Pourquoi vous avez choisi ce métier ?

J’ai fait des études d’architecture d’intérieur, à Saint Luc à Gand.  Je ne voulais pas faire des études universitaires, être tout le temps dans les livres.  J’ai grandi dans un magasin.  Ma mère vendait de la peinture, du papier peint, des produits de droguerie et mon père était peintre.  Il allait chez les clients.  J’ai toujours travaillé avec elle : petite, je rangeais les étagères, plus tard, je servais les clients.  J’ai toujours aimé la réalité de tous les jours.

Quand j’ai fini mes études, je suis allée à Paris apprendre le français.  J’y ai travaillé dans 2 bureaux d’architecture pendant 6 ans dont 3 au Louvre.   L’architecte qui m’employait réaménageait une aile du musée.  Là, j’ai été en contact avec de belles choses : matériaux, meubles anciens.  Cela m’a donné envie de continuer à travailler avec des choses « existantes » plutôt que d’en inventer  de nouvelles.  Les objets anciens peuvent nous apprendre beaucoup : matériaux,  typologies, couleurs, proportions.  J’avais de nouveau envie de travailler avec les mains, d’avoir les matériaux en main,  plutôt que de passer beaucoup de temps dans la paperasse, les réunions, … Je n’aime pas tout cela !  J’aime le contact et le travail direct avec l’objet et avec le client.  A Paris, j’ai donc suivi un cours privé de restauration de mobilier.

Je vois des meubles,  un immense encadrement sur votre établi, …

La plupart du temps, c’est du travail de restauration du bois.  Du mobilier surtout, mais cela peut aussi être un morceau de sculpture cassé ou un présentoir pour une exposition. Pour les encadrements, il y a la structure elle-même, mais également la dorure.  Je me suis formée à la dorure à la feuille d’or.  On peut aussi parler de réparation, comme recoller un pied qui a lâché. Certains restaurateurs ne veulent pas utiliser le mot mais parfois, ce n’est pas plus compliqué que cela !  D’autre fois, c’est un problème de construction à renforcer et il faut être créatif pour trouver une solution esthétique.  Ensuite,  il y a la finition : couleur, cire, vernis, poli à l’ancienne…  Il faut trouver l’aspect conforme à la partie existante. J’adore faire cela : chercher la bonne couleur, matière, texture, brillance !

Je vous ai vue restaurer un encadrement.  Le travail semblait parfait alors que pour vous ce n’était pas encore au point ! 

C’est dans le « finishing touch », les derniers détails, que le plaisir est total !  Cela se passe entre l’objet et moi !  La base doit y être mais pour moi, tout est dans le détail. 

Un jour, je parlais avec un garçon qui est dans la rénovation de façades en stuc.  Les maisons sont souvent très hautes.  Le client ne va jamais voir s’il y a un défaut près des corniches à 18 m du sol !   Pour moi çà doit être bon là-haut aussi ! disait-il.  Pour moi c’est pareil.  Si le client n’a pas les moyens de voir la différence,  quelqu’un d’autre le verra peut-être : son voisin, un membre de la famille.  Et je crois que c’est ma publicité.  Je ne fais pas exprès (grand éclat de rire !) !

Pourquoi votre atelier s’appelle « Le cabinet » ?

Un cabinet c’est plusieurs choses : un meuble, un espace, ou encore un groupe de personnes.  Il y a aussi un côté un peu « médical ». Ici on vient avec un « malade ».  Il faut faire de la chirurgie esthétique ou une vraie opération, donner des soins.  Il y a également le cabinet des curiosités, comme  les cabinets anversois anciens dans lesquels on collectionnait les objets précieux ramenés de voyage.   On étalait ainsi ses richesses quand on invitait des gens, fiers de ce que l’on avait !  Pronkmeubel  en néerlandais.  

Je voulais un lieu où on peut à la fois travailler et montrer, un « workshop ».  C’est une idée ancienne. Mon grand-père menuisier parlait de son  « werkwinkel » il y a certainement 80 ans !  A l’époque tout le monde disait cela !  Pour moi, il y a une énorme dynamique entre le côté « travailler » et « montrer ».  J’aime qu’on me voit travailler.  Pas devant la vitrine, mais pour que l’on sache que la pièce ne vient pas tout d’un coup de derrière un rideau, sans savoir qui l’a restaurée.  Je trouve cela très important.

Pourquoi avoir choisi ce quartier ?

Je suis grandi à Ettelgem, à 12 km d’Ostende où je suis née et où j’ai fait mes humanités. Après 4 ans à Gand et 6 à Paris, je suis venue à Bruxelles pour 3 mois, à Schaerbeek, en 1994.  J’ai tout de suite senti que je voulais rester plus longtemps !  A Paris, j’étais entourée de personnes de toutes sortes de nationalités et j’ai retrouvé cela à Bruxelles.   Autre chose très importante, quand je suis arrivée à Bruxelles, j’ai rencontré mon mari dans le quartier, au Beursschouwburg.  Nous avons loué un appartement au Quai au Foin et après au bd d’Ypres.  Après 15 ans à Laeken, nous sommes maintenant revenus en ville car tous les deux nous aimons la mixité.  Ce que j’aime dans ce quartier c’est qu’on y habite, on y sort, on y travaille, il ya des touristes, des jeunes, des écoles, des personnes âgées, …   Ceci est important pour mon travail aussi.  Je n’ai pas envie de travailler pour une élite.  J’aime le mélange et j’apprends de tous, de toutes les origines, …  

Votre regard sur le quartier depuis que vous y êtes ?

Les choses s’améliorent, et cela se voit.  Déjà rien qu’ici devant nous, il y a 3 chantiers de rénovation de maisons.  Cela bouge, les réactions sont positives.  Mais c’est toujours à soi-même de faire l’effort et d’essayer d’être bien avec ce que l’on fait.  Certains disent qu’il n’y a pas assez d’événements dans la rue.  Il faut bouger un peu soi-même !

Qu’est-ce que vous aimeriez apporter au quartier ?

Je dirais un service, comme un cordonnier : certaines chaussures sont moins belles ou moins bien faites, c’est à moi d’expliquer au client quoi faire et pourquoi, trouver un compromis entre 2 solutions !  D’autre part, je n’habite pas dans la rue et donc  je ne connais pas les nuisances de bruit la nuit par exemple.  Un jour, j’ai mis un petit pot de fleurs pour le planter le lendemain… mais le lendemain matin, il était parti !  J’avais également planté une vigne contre la façade.  Elle est restée 5 jours.   Maintenant la ville a posé une grille et une voisine m’a apporté un houblon et un chèvrefeuille ! Il faut rester vigilant, être curieux sans être naïf ! Je peux ainsi apporter un esprit positif. 

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ?

Je pense pouvoir dire « l’équilibre ».  On ne peut pas toujours être belle ou être dans le bon.  Il faut tout mettre dans la balance  et être curieux tous les jours.  Ne pas trop attendre, et quand on le peut, profiter de ce qui se présente.  J’ai la chance de travailler seule et je peux me permettre de travailler à l’aise, de décider au fur et à mesure ce que je fais.  Quand je travaille et que je suis bloquée, je prends un autre objet, de manière naturelle.  J’aime aller voir des expositions car ainsi je peux profiter de tout ! Des caractéristiques et des idées des autres, de la richesse de ce que la vie nous donne.

Michel Smeesters et son épouse, un couple dynamique, créatif et attachant, des projets plein la tête. Ils aiment  leur quartier. Ils s’investissent y rendre la vie plus agréable !  Une aventure passionnante à découvrir à deux pas de chez nous !

Qui êtes-vous Mr Smeester !

Je suis un multinational.  Si on regarde  mon parcours et ma généalogie, je suis ce qu’on appelle un produit totalement « européen »…  Ceci dit, ça n’empêche pas que je suis bien né  de deux parents bien belges.  Si on remonte un tout petit peu – et pas de beaucoup – là on s’aperçoit que je le suis déjà beaucoup moins ! (…)

D’abord un restaurant … ensuite, le pari fou du Welcome

En  1988, j’ai repris la succession du restaurant. (…).  En 90, on a transformé les 6 petites chambres avec des salles de bain.  On s’est rendu compte qu’il y a avait une attente à Bruxelles qui est devenue  une plaque tournante européenne,  une ville de congrès.  Il  faut dire que les autorités ont développé les choses de façon remarquable : quand quelque chose est bien fait, il faut dire aux politiques : « bravo, vous êtes dans la bonne ligne ! » (…)

Du plus petit hôtel de Bruxelles au tour du monde en … chambre !

Au départ, l’idée était bonne : être le plus petit hôtel de Bruxelles, c’était génial ! (…)  A partir de ce moment- là, je me suis dit que nous pouvions être quelque chose de plus que le plus petit hôtel de Bruxelles : quelque chose comme un « unic hotel » ou « funny hotel ».  Nous cherchons encore toujours la bonne formule ! (…)

Nous partions – ma femme et moi – pratiquement qu’avec un sac à dos : nous avons ramené énormément de trucs d’un peu partout,(…).  Nous avons alors décidé de mettre tous ces objets dans les chambres et de proposer un tour du monde dans un hôtel !  Tout simplement !  C’est un truc barjo, un peu original ! (…)

Le défi incroyable : 2 étages de l’hôtel amenés par … camion avec la technique du légo !

Nous avions 6 chambres avec l’espoir de doubler, voire tripler leur nombre (…)  La ville de Bruxelles m’a laissé faire mais à 1 condition : tout construire en un « one shot », et rien que le samedi,  pas en semaine, sinon vous allez boucher toute la circulation dans le quartier.  Et en plus, il ne fallait pas faire de bruit !  Donc construire de manière « classique » était exclu.  Par conséquent, les 2 étages de l’hôtel ont été construits à Gand par société flamande. On les a amenés en camion et montés en un jour ! (…)

On a construit ces deux étages intégralement : les blocs arrivaient complètement finis, avec les salles de bain où tout était collé : carrelages, miroirs,…! (…)

Un hôtel « écologique » ! avec un projet en cours !

De plus,  aujourd’hui nous sommes entrés dans une phase verte.  l’hôtel s’inscrit dans un contexte d’hôtel « green key » (…) : nous produisons notre électricité à plus de 60 pour cent de nos besoins.  (je suis le seul hôtel à le faire à ce niveau), nous plantons 10 arbres à Madagascar chaque fois qu’un client vient.  Nous ne nous contentons pas de montrer le monde à travers nos chambres : nous le préservons aussi.  Petit pas par petit pas… (…)

Il nous reste un projet en cours : je me suis dit : « Pourquoi tu n’as pas fait une chambre belge, surréaliste ? ».  Un peintre est en train d’en réaliser la déco. (…).Elle sera bientôt prête !

Vous êtes également un acteur du quartier !

Au milieu de tous ces projets, je me suis un peu impliqué dans la vie de quartier, en apportant mon soutien et une aide autant que possible, Tout bouge énormément dans le quartier : les petites rues voisines sont en train de se reconstruire.  Et pour venir en voiture, cela devient difficile.   J’ai deux reproches à faire à la ville de Bruxelles.

Le premier … concerne le trafic. Il n’y a pas deux fois plus de voitures mais deux fois plus de difficultés  pour arriver au centre ville.

Et le second, … les boîtes de nuit !  (…).  Je ne suis pas seulement un « exploitant commerçant », je suis aussi un citoyen.  J’habite dans ma commune et dormir dans ma ville aujourd’hui est un enfer, en tout cas pour la place Ste Catherine. (…)

Maintenant, mon coup de chapeau à la Ville !

Le travail de rénovation de la place a été fait de façon remarquable (…).  Je ne manque pas de dire à nos politiques où il y a un problème et où on peut beaucoup mieux faire!  Mais je leur tire mon chapeau pour avoir redonné à la ville un très beau visage ! Quand on compare avec le passé, le travail accompli est valable, il faut être juste.

Majestueuse, elle affiche fièrement sa verticalité dans la perspective du grand bassin. Si bien campée sur son socle de pierre bleue, elle semble veiller depuis toujours sur le miroir d’eau qu’elle trouble de ses déversoirs aux gueules monstrueuses. 

Et pourtant… Ce magnifique monument, devenu symbole de notre quartier, n’y trône que depuis 1981. Ah ? Et d’où vient-il alors ? Pas de bien loin, son histoire remonte à l’époque du voûtement de la Senne (1867-1871). Dans son entreprise d’assainissement et de modernisation de la ville, Jules Anspach, bourgmestre de la Ville de Bruxelles de 1863 à 1879, fait percer trois grands boulevards : celui du Centre, celui de la Senne et celui du Nord, respectivement rebaptisés plus tard boulevard Anspach, boulevard Emile Jacqmain et boulevard Adolphe Max. A l’angle de ces deux derniers fut construit l’Hôtel Continental dont la toiture d’origine, plus haute et de forme pyramidale, était chapeautée par une superbe « Statue de la Liberté » en cuivre de L. Samain. Un violent incendie, en 1901, va définitivement raboter ce somptueux couvre-chef. Coca-Cola remplacera plus tard l’emblème de la Liberté… A l’époque, le centre de la place de Brouckère était occupé par l’église baroque de l’ancien couvent des Augustin. Transformée en temple protestant sous la domination des Pays-Bas, désacralisée en 1842, elle servit de salle de concert et de théâtre pour finir sa carrière en triste bureau de poste. En séance du conseil communal du 3 janvier 1871, le bourgmestre Jules Anspach déclare:
« Je n’ai pas perdu espoir de voir disparaître le Temple des Augustins. Si nous réussissons à faire abattre cette masure informe, il sera très important pour nous d’avoir une construction monumentale sur laquelle s’arrêtera le regard, à la bifurcation des deux boulevards »

Ce qui fut fait. La façade du temple fut fort heureusement préservée et replacée à l’église de la Sainte Trinité alors en construction à Ixelles, au bout de la rue du Bailli. Les monuments de Bruxelles n’ont pas fini de jouer à la chaise musicale…

Jules Anspach ne verra jamais la fontaine dont il rêvait. Epuisé par un travail acharné, il décède le 18 mai 1879. Il avait à peine 50 ans. Le monument (architecte E. Janlet) lui fera honneur. De l’obélisque en granit de Suède s’élance un Saint Michel terrassant le dragon (sculpteur Pierre Braecke). Quatre écussons représentent les serments des escrimeurs, des arbalétriers, des archers et des arquebusiers, défenseurs de la ville. Le médaillon de Jules Anspach (sculpteur Paul De Vigne) est surmonté d’un coq qui symbolise la vigilance. Allégorie de la magistrature communale, une femme assise (sculpteur Julien Dillens) tend un gouvernail de la main droite et, de la gauche, serre un serpent, symbole de prudence. Le hibou sur sa tête évoque la connaissance. La balance de justice est déposée à ses pieds. Une nymphe sous une arche (Paul De Vigne) illustre le voûtement de la Senne. Une palette et un compas figurent les Arts, un collier de perles, la richesse de la ville. Des animaux fantastiques décorent le tout. 

La Fontaine Anspach sera l’épicentre de la place de Brouckère de 1895 à 1973, année où les travaux du métro vont exiger son démantèlement. Elle sera remontée à son emplacement actuel lors de la rénovation des quais en 1981, amputée de son socle et de sa vasque d’origine. Faut-il regretter qu’elle ne retourne pas à son lieu initial ? Elle est si bien mise en valeur au bout du grand bassin ! Et la place de Brouckère, orpheline de son monument ? On pourrait la consoler : il existe, presque oubliée à Laeken, face au stade Roi Baudouin, une « Fontaine De Brouckère » érigée à l’origine Porte de Namur et démontée en 1955. Pourquoi ne pas la ramener sur sa place homonyme ? Chaises musicales ? Qui a dit cela, déjà ? 

Précédemment,  nous avons évoqué l’histoire du Grand Béguinage de Bruxelles. Nous avons vu qu’en 1794, l’annexion par la France des Pays-Bas autrichiens avait entraîné la suppression de tous les ordres religieux. Après cinq siècles et demi d’existence, le Grand Béguinage de Bruxelles fut fermé et saccagé. A condition de quitter leur habit et de ne plus accepter de novices, les quelques béguines qui restaient furent autorisées à habiter leur maison et à apporter leur aide dans l’ancienne Infirmerie qui accueillait des vieillards indigents. C’est l’Administration des Hospices qui en assurait désormais la gestion et reprenait possession des terres et des maisons de l’ancien Béguinage. Jusqu’en 1827, elle utilisa les locaux de l’Infirmerie, située derrière le chevet de l’église, et quelques maisons transformées et réunies pour former de petites entités destinées à l’accueil de femmes. L’ensemble porPtait le nom d’Hospices Réunis. En raison de la grande vétusté des locaux, le Conseil Général des Hospices prit la décision, en 1817, de construire de nouveaux bâtiments. Les travaux commencèrent en 1823 pour s’achever en 1827 sous la direction de l’architecte Henri Partoes. L’époque voyait l’essor de la grande bourgeoisie, des débuts du capitalisme et de grands bouleversements sociaux. Nul n’imaginait encore le considérable accroissement de la pauvreté chez les petits artisans et les agriculteurs, bientôt écrasés par le monstrueux développement de l’industrie.

Les classes aisées, isolées dans leur confort, confondent alors maladie, pauvreté et délinquance, ce qui explique l’allure sévère, voire carcérale, des hospices édifiés à cette époque. L’inconnu fait peur et le réflexe social consistait –et consiste encore trop souvent-  à enfermer ce qui effraie, plutôt que de le comprendre et de l’assimiler. L’architecture néoclassique, blanche, sobre, austère, évoque l’ordre face au chaos. Elle se veut rassurante et sévère. Le règlement intérieur est proche de celui d’une prison, les visites interdites, le travail obligatoire pour tous ceux qui en sont capables. Les plus valides participent à des ateliers de couture et de cordonnerie, ceux qui le sont moins collaborent à l’entretien et aux tâches ménagères, les vieillards sont logés au rez-de-chaussée et les grands malades isolés dans un pavillon. Le dénuement des classes inférieures s’intensifie à tel point que l’Hospice accueille 725 pensionnaires en 1849. Les soins à domicile se développent alors pour désengorger les bâtiments. Au XXème siècle, l’évolution des hôpitaux et des prisons va rendre obsolètes les équipements du Grand Hospice qui va se transformer peu à peu en home gériatrique. Son nom actuel, l’Hospice Pachéco, provient du patronyme d’un généreux donateur qui fondaen 1713 un établissement pour dames âgées, de noble famille, sur le site de l’actuel palais de justice. Exproprié, il fusionna avec le Grand Hospice lequel, bien plus tard, en hérita du nom. Inadapté aux normes d’hygiène et de santé modernes, l’ensemble faillit être rasé en 1968 au profit d’une tour monumentale dont la construction fut fort heureusement refusée par la ville. Le patrimoine fut classé et entièrement restauré pour sauvegarder sa fonction initiale. Le magnifique travail des architectes fut couronné par le prix Europa Nostra 1983.

La maison du Cheval Marin a été bâtie en 1680 comme en témoignent les inscriptions gravées dans les cartouches d’allège. Elle servit de résidence au capitaine du port de Bruxelles jusqu’au 18ème siècle où elle fut transformée en une auberge prospère face à ce qui était à l’époque le Quai des Barques. Ces barques étaient destinées au transport des voyageurs vers Vilvorde et Anvers. Bien plus confortable que la diligence, elles connurent un grand succès jusqu’à l’arrivée du chemin de fer. Cinq d’entre elles, plus luxueuses, étaient destinées à ce qu’on appelait à l’époque des « personnes de qualité ». Cetengouement fut tel que le personnel des diligences menaça de saborder les bateaux et d’en jeter les équipages par dessus bord. Il fallut décréter une menace de peine de mort envers les contrevenants pour assurer la sécurité de l’entreprise et de sesmarins. C’est dans la confortable auberge du Cheval Marin que se prenaient les tickets. 8h00 du matin pour la barque d’Anvers, 8h30 et 15h00 pour celles de Vilvorde. L’embarquement s’effectuait face à l’auberge, au coin du Marché aux Porcs, par un petit bâtiment aujourd’hui disparu, la Maison des Barques (hetVeerhuys) qui était plantée au bord de l’eau, décorée d’une horloge et d’une tourelle,elle-même surmontée d’une girouette en forme de bateau. 

Etant donné qu’elle représentait l’un des derniers témoignages de la Renaissance flamande, la maison du Cheval Marin fut rachetée par la ville de Bruxelles, à la demande du bourgmestre Charles Buls, en 1862. L’immeuble était alors recouvert d’un enduit épais. Lors du décapage, l’état de délabrement du bâtiment s’avéra plus important que prévu, à tel point que la restauration des structures existantes était inenvisageable. Dans ce dernier quart du 19ème siècle, les modalités de restauration ne se faisaient pas dans le même esprit que de nos jours. Alors que la préservation de l’originel l’emporte à présent, quitte à se contenter de consolider de pauvres ruines, seul comptait alors le témoignage du passé et de son histoire. Il était dès lors très courant de démolir et de reconstruire à l’identique. La ville revendit donc le Cheval Marin en 1898 à un particulier, sous condition d’abattre le bâtiment et de le rebâtir en respectant strictement l’architecture des façades. L’architecte H. Marcq dirigea les travaux, réalisés avec des matériaux contemporains, dans des proportions légèrement réduites par rapport à l’original, car la brique de Boom était un peu plus petite que la brique espagnole du 17ème siècle. La pierre blanche d’Euville, la pierre de Gobertange et la pierre bleue complétèrent l’ensemble. Certains éléments d’origine, tels que les cartouches d’allèges millésimés, furent réutilisés. 

Les deux travées droite du bâtiment, situées rue Marché aux Porcs, furent reconstruits de la même manière entre 1917 et 1918 et réunis au corps principal dont elles faisaient initialement partie. A cette occasion, l’ensemble du rez-de-chaussée fut remanié. 

On retrouve la trace de l’auberge du Cheval Marin dans le guide de Christian Millau de 1965 : « L’intérieur, avec ses stucs et ses boiseries baroques, ne manque pas non plus de pittoresque.  Un renard et un busard empaillés montent la garde près de la cloison qui sépare le café du restaurant.  C’est à midi qu’on trouve le plus d’animation ; surtout une clientèle de quartier : commerçants, marchands de poisson, etc.   

Menu très classique à 175 FB qui, pour un touriste, ne vaut pas vraiment le déplacement. »

L’auberge ferme en 1999, date à partir de laquelle l’immeuble est laissé dans un état de total abandon. 

La maison sera enfin classée par la ville en 2002 mais ce n’est que tout récemment que la société Cofinimmo a été chargée de restaurer l’ensemble. Il semblerait que la vocation horeca de la maison serait sauvegardée tandis que les étages seraient transformés en logements. Une excellente nouvelle pour ce magnifique symbole du passé maritime de notre quartier que seuls nous rappellent nos fameux restaurants et les miroirs de nos bassins hélàs orphelins du reflet des navires d’antan.

http://sofei-vandenaemet.skynetblogs.be/archive/2013/01/03/le-cheval-marin.html

Cofinimmo : https://www.youtube.com/watch?v=2aKNb8weJGE

Lors d’un article précédent traitant des rues de notre quartier, j’ai brièvement évoqué le nom de Henri Mees. J’ai été touché par le destin extraordinaire de cet homme, de naissance très modeste et appelé aux honneurs de la plus grande célébrité. Son histoire, malheureusement, a totalement sombré dans l’oubli et il m’a fallu de longues recherches pour en retrouver la trace. Il mérite amplement le modeste retour à la lumière que lui offre cet article.

C’est dans la petite rue du Chien Marin, sous le règne de Marie-Thérèse, que naquit celui que tout le monde appelait Heintje Mees. Son père était ouvrier charpentier et sa mère faisait commerce de petites dentelles. Sans sabots ni souliers jusqu’à l’âge de douze ans, le gamin vivait de la charité publique. Comme il était poli et serviable, les doyens des poissonniers le nommèrent tambour du marché. 

Lorsque du poisson avarié parvenait sur les étals, son rôle consistait à rouler du tambour de par le marché, accompagné d’un autre malheureux qui, portant une raie piquée en haut d’une perche, dénonçait l’état du poisson. Le tambour fut donc son premier instrument mais la nature l’avait surtout doté d’une voix magnifique qui bouleversa le cours de sa vie. 

Heintje avait pris l’habitude de donner un coup de main à la troupe du théâtre de la Fleur de Lys pour les changements de décors. Sa belle voix y fut rapidement remarquée et son goût de la scène le poussa à demander à la troupe de lui apprendre à lire, à écrire et à jouer la comédie, ce qui lui fut accordé, pour le plus grand plaisir des Bruxellois dont il fut rapidement très aimé. 

Il était modeste, affable et on disait de lui qu’il était le plus bel homme de Bruxelles. Monsieur Ignace Vitsthumb, directeur de la troupe, loua un terrain sur une blanchisserie (sur le site actuel de la Place des Martyrs) et y fit monter une grande baraque. Ce théâtre était communément appelé la Compagnie de Heintje Mees. Elle se produisait trois fois par semaine en Français et deux fois en Flamand. Lorsqu’après la bataille de Valmy, sous Louis XVI, Dumouriez s’empare de la Belgique, Ignace Vitzthumb devient directeur du Théâtre de la Monnaie, et Henri Mees s’y produit régulièrement. Il épouse alors la fille de Vitzthumb, Marie-Françoise-Ghislaine. 

La révolution brabançonne de 1789 entraîna l’exil de la troupe du théâtre de la Monnaie à Hambourg. Le couple d’artistes, remarqués par le tsar Alexandre, fut alors appelé à la Cour de Russie où ils jouirent longtemps des faveurs du tsar. A l’âge de la retraite, Henri obtint du tsar l’autorisation de se retirer à Varsovie où il fut nommé directeur de l’Opéra. Il s’y éteignit le 31 janvier 1820. Son caractère était à l’égal de son talent et ses funérailles en furent la meilleure preuve : la ville entière y assista, la foule était impressionnante et le Grand Duc Constantin lui-même, pourtant avare de ses apparitions en public, tint à rendre les honneurs au brave homme qu’il était, selon ses propres termes. 

Marie-Françoise Ghislaine ne lui survécut que d’un an. Leur fils Joseph-Henri, né en 1777 et dont Vitzthumb avait fait l’éducation musicale, fut un violoniste et un chef d’orchestre précoce, un compositeur et un pédagogue remarquable. Il eut, comme son père, une carrière internationale et prestigieuse. Bien plus tard, lors d’un passage en Russie, il eut l’occasion de voir que le souvenir de son père y était resté bien vivant puisque le tsar Nicolas lui parla en ces termes : « Vous êtes le fils ce bon Mees que nous avons tant aimé à Pétersbourg. Restez donc avec nous si vous n’avez pas peur du froid ».

Tel fut le fabuleux destin de Heintje Mees, ce ketje de Bruxelles qui courait pieds nus, frappant son tambour, marché aux poissons. Ne l’oublions pas car il est, pour toujours, un véritable héros de notre quartier. Comme le lotus, il est né de la boue pour s’épanouir en pleine lumière, avec la gentillesse et l’humilité des vrais grands hommes.

Sources :

  • « Le Guide Musical », revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger, N°34, du 18 octobre 1855.
  • « Précis de l’histoire des Chambres de rhétorique et des Sociétés dramatiques belges », de T. Laurent Henri Popeliers, Editions Wouters 1844.

Dans toute ville ou tout village, les noms de rues restituent la mémoire du passé. A Bruxelles comme ailleurs, et tout particulièrement dans notre quartier très ancien, ils nous relient à notre histoire et à nos racines. Bon nombre de ces noms ont pourtant disparu car la ville bouge, se transforme et évolue : démolitions, travaux, assainissements. Certaines voiries sont débaptisées pour laisser la place au patronyme d’un homme à la célébrité parfois éphémère. Qui se souvient encore d’Antoine Charles Jacques Dansaert (1818-1890), propriétaire, banquier, consul et homme politique libéral ? La percée de cette rue a remplacé deux voiries démolies : la rue de Jéricho et la ruelle de la Cuiller : portes ouvertes sur l’imaginaire et la poésie que Monsieur Dansaert, malgré tous ses mérites, réels ou supposés, ne nous offrira jamais. À proximité de cette rue, on trouve, à la hauteur de la rue Léon Lepage, une des plus belles impasses de Bruxelles, l’impasse de la Cigogne. Il ne s’agit pas réellement d’une impasse, puisque son entrée se situe rue Rempart des Moines et qu’elle débouche, 70 mètres plus loin, rue de Flandre dont elle n’est séparée que par un grillage. A son entrée, on peut voir un porche daté de 1780 avec un fronton surmonté d’une potale. Celle-ci abrite une statuette en l’honneur de saint Roch qui avait la réputation de conjurer la peste. Quant à la rue Rempart des Moines, son origine provient du comblement d’un ancien fossé de défense du  couvent de Jéricho. Le couvent de Jéricho ? Il s’agit plus précisément du couvent de Notre-Dame de la Rose de Jéricho qui occupait une surface de cinq hectares et avait son entrée rue de Flandre. La plupart des couvents et des monastères ont été détruits ou réaffectés à la fin de l’Ancien Régime. Sous l’Empire, en 1798, les restes du Grand Béguinage sont rasés pour laisser la place à un quartier rénové. L’actuelle rue du Béguinage portera le nom de rue de la République jusqu’à la bataille de Waterloo. Au 19ème siècle, le quartier avait la réputation d’être l’un des plus mal famés de la capitale. On l’appelait le Duivelshoeck ou Coin du Diable !

Une autre rue, bien sympathique, relie la rue de Flandre au Quai aux Briques : la rue du Chien Marin. Elle est déjà citée en flamand, sous le nom de « zeehond » en 1559. Il semblerait que, lors d’une construction, on y aurait exhumé le squelette d’un phoque ou d’une otarie. Cette ruelle a vu naître un chanteur d’opéra de réputation internationale, Henri Mees (1758-1820) dont l’histoire extraordinaire fera l’objet d’un prochain article.

La Rue du Pays de Liège est parallèle à la précédente. Son appellation provient, au 18ème siècle, de la présence d’une auberge tenue par un Liégeois et dont la plupart des clients étaient originaires de la Cité des Princes. Elle portait, auparavant, le joli nom de rue du Rosier. 

Et la rue de la Vierge Noire ? Avant la création du canal de Willebroek et du port intérieur de Bruxelles (vers 1550), la navigation se faisait sur la Senne et l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la rue de la Vierge Noire n’était qu’une mauvaise grève où abordaient les bateaux à fond plat. En 1610, ce « quai » devint inutile et on y bâtit de nombreuses petites maisons dont la plupart subsistèrent jusqu’en 1867. Elles furent toutes rasées en vue du voûtement de la Senne et de la construction d’une nouvelle rue, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Déjà en 1853, le Conseil lui donna le nom de rue de la Vierge Noire, en souvenir d’une célèbre madone de bois noir, qui se trouvait jadis dans une petite chapelle accrochée à une maison de la rue.

Une autre voie qui nous rappelle l’époque où la Senne serpentait dans la ville est la rue du Pont de la Carpe. Avant le voûtement de celle-ci, elle s’appelait tout bonnement rue de la Carpe, mais elle franchissait sur un pont la boucle « insulaire » de la Senne. Le nom de rue de la Carpe avait été officiellement donné en 1811 à la très ancienne rue Hollant (ou de Hollande) qui joignait la place Saint-Géry à la rue des Poissonniers par le pont Hollant. En 1872, la rue de la Carpe, renovée, reçut le nouveau nom de rue du Pont de la Carpe, en souvenir de l’antique ouvrage d’art disparu.

Oui, la ville change, bouge, se modifie, mais les fantômes du passé se faufilent, la nuit, dans les ruelles présentes et disparues de notre histoire.

Ecoutons-les, ils racontent…

Dans nos deux numéros précédents, nous avons évoqué l’évolution des voies navigables dans le centre de Bruxelles : la naissance du canal de Willebroeck, la création des bassins, leur évolution et leur inéluctable disparition. Il nous apparaît profitable d’illustrer ces deux articles par quelques cartes et commentaires qui enrichiront notre vision de l’histoire maritime de notre ville et de notre quartier en particulier. Les cartes présentées reprennent le plan de Bruxelles tel qu’il se présente aujourd’hui. En surimpression sont tracés les trajets et emplacements de la Senne, des canaux et des bassins. La première vue nous fait découvrir la ville en l’an 1100 : nous sommes au Haut Moyen-Age, Bruxelles fait partie du Brabant, lequel, depuis 923, dépend du Saint-Empire Romain germanique, alors que le Comté de Flandre, lui, dépend du roi de France… Les problèmes communautaires ne datent donc pas d’hier. Le comte de Louvain, vassal de l’Empire, construit une résidence fortifiée sur le Coudenberg, l’actuelle Place Royale. La Senne, seule voie navigable vers l’Escaut, serpente au cœur de la ville et ses méandres dessinent quelques îlots, dont l’île Saint Géry qui aurait abrité en 979, selon la chronique, le premier castrum de la ville. Les rapports entre les villes brabançonnes et leur suzerain sont excellentes et favorisent leur prospérité. En 1183, l’empereur érige le Brabant en duché et Henri Ier (1190-1235), comte de Louvain et de Bruxelles, devient duc de Brabant. Il fera ériger la première enceinte de Bruxelles dont nous pouvons voir le tracé sur la seconde carte et qui va intégrer l’île Saint Géry, le palais du Coudenberg et le premier port de Bruxelles qui était situé, rappelons-nous, sur l’emplacement actuel du parking 58. La Tour Noire, bien connue dans notre quartier, faisait partie de cette fortification. En 1356 meurt le duc Jean III de Brabant. Il laisse la succession à sa fille Jeanne mais le comte de Flandre, Louis de Male, qui avait épousé la sœur cadette de Jeanne, lui conteste indûment le duché. Les bruxellois, fidèles à Jeanne, prennent les armes pour défendre leur cité mais leur vaillance et leur courage ne feront pas le poids face à la puissante armée de Louis qui va les défaire à Scheut (Anderlecht) avant de s’emparer de la ville et du duché tout entier. Wenceslas, l’époux de Jeanne, part demander le support de son frère Charles IV, Empereur du Saint-Empire Romain, tandis que Jeanne se réfugie à Binche, puis à Bois-le-Duc, d’où elle représente le gouvernement légitime du « Brabant Libre ». Le 6 octobre elle informe Louvain et Bruxelles que l’Empereur soutient Wenceslas et qu’une armée est en route pour libérer le Brabant. La nouvelle rend espoir aux Brabançons et dans la nuit du 24 octobre, un petit groupe de patriotes bruxellois menés par Everard t’Serclaes escalade les murs de la ville, arrache l’étendard des troupes d’occupation flamandes et fait à nouveau flotter les couleurs brabançonnes sur Bruxelles. Dès l’aube, à la vue du drapeau brabançon, les Bruxellois se rebellent contre l’occupant et le mettent en déroute. Il ne faudra que cinq jours aux autres villes du duché, à l’exception de Malines, pour suivre l’exemple bruxellois.

C’est de cette époque que date la seconde enceinte de Bruxelles dont la construction fut décidée au lendemain de la libération de Bruxelles par les autorités de la ville (parmi lesquels Everard t’Serclaes nommé échevin). La ville débordait en effet largement de la première enceinte et les fortifications n’avaient pas offert une grande protection lors du conflit qui venait d’opposer le Brabant à la Flandre. La construction débuta quelques semaines à peine après la libération de la ville et se termina en 1379. Ces remparts, qui suivent le tracé des grands boulevards périphériques (carte 2) ont subsisté jusqu’au milieu du XIXe siècle. La magnifique Porte de Hal en est un des derniers vestiges. Un monument à la mémoire d’Everard t’Serclaes fut érigé à l’angle de la rue Charles Bulls et de la Grand Place de Bruxelles. La croyance populaire veut que la toucher en faisant un vœu permette de voir ce vœu réalisé.

Bruxelles était gérée par 7 grandes familles, dites « les 7 lignages », confirmées dans leur charge et leurs privilèges par le duc de Brabant Jean II en 1306. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, le bourgmestre et les 7 échevins seront obligatoirement choisis au sein de ces familles mais à partir de 1421, le pouvoir sera partagé avec les corporations des métiers. La ville est riche et active. La Senne, capricieuse dans son débit et ses méandres ne suffit plus au transport maritime. La solution à ce problème, nous la connaissons déjà mais, dans notre prochain numéro, nous l’enrichirons également de quelques cartes et commentaires historiques.

Voici la suite –et la fin- de nos trois articles consacrés à l’histoire des voies navigables de notre bonne ville. Nous reprenons la chronologie vers le milieu du seizième siècle.

La première image nous montre une vue de Bruxelles en 1560. Rappelons ici que la carte représente notre ville telle qu’elle se présente aujourd’hui et que seules les surimpressions de couleur foncée illustrent le texte. Le canal Bruxelles-Charleroi, par exemple, qui longe la seconde enceinte sur son mur Nord Ouest, n’existait pas encore à cette époque. Nous ne reviendrons plus sur la création de canal de Willebroeck ni sur celle des bassins car nous en avons traité dans nos numéros précédents. Il est toutefois intéressant de constater que la Senne serpentait en plein cœur de la ville sur un trajet naturel et fantaisiste avec des méandres, des bras sans issue et la formation de plusieurs îlots. La rivière avait perdu son noble rôle de voie maritime et se cantonnait dorénavant dans celui d’égout à ciel ouvert, charriant ordures et miasmes pestilentiels. En période de crue, elle sortait de son lit et menaçait d’inondation les quartiers riverains alors qu’en cas de sécheresse, elle ne suffisait plus à charrier les immondices qui s’accumulaient et formaient un cloaque devenu insupportable pour les habitants du voisinage. On pourrait regretter, aujourd’hui, la disparition de la rivière dont on imaginerait les eaux dépolluées, claires et chantantes, qui donneraient à Bruxelles un petit air champêtre et romantique mais, à l’époque, la Senne était un véritable chancre, un nid de maladies et d’infections. L’augmentation considérable de la population urbaine et les rejets des ateliers et industries n’ont fait qu’empirer les choses au cours des premières décennies de l’ère industrielle.

La seconde vue nous montre un plan de la ville en 1837. Le premier canal de Bruxelles à Charleroi a été terminé en 1832 et a nécessité la construction de 55 écluses. Une terrible épidémie de choléra va obliger les autorités à entreprendre enfin l’assainissement de la rivière. Le bourgmestre Jules Anspach et son conseil communal devront choisir entre les nombreux projets proposés. En 1865, leur suffrages se porteront sur celui de l’architecte Léon Suys qui prévoit la fermeture de la « petite Senne » qui serpentait en dehors de la ville et la mise de l’entièreté de la rivière en trajet sous-terrain sous forme d’un Y dont la pointe inférieure prendrait son origine à la Grande Ecluse, proche de la gare du Midi pour se dédoubler à l’actuelle place de Brouckère, une branche se dirigeant vers la porte d’Anvers et l’autre vers la gare du Nord. Ce fut l’occasion, pour Jules Anspach, de profiter de cet immense chantier pour réaliser la percée des grands boulevards au détriment de quartiers populaires, expropriés sans tambours ni trompettes ni scrupules puisque ces malheureux n’avaient pas le droit de vote. A cette époque aussi, la population et les journalistes ont violemment contesté les décisions de leur bourgmestre et pourtant, à quoi ressemblerait Bruxelles aujourd’hui sans ses grands boulevards ? Les changements profonds occasionnent des blessures dont seul le temps peut parfois, mais pas toujours, apporter la justification.

Le voûtement de la Senne sera enfin inauguré le 30 novembre 1871 mais, malheureusement, ces travaux ne suffiront pas à résoudre les problèmes de crue et les pollutions provoquées par la rivière en dehors de son trajet sous-terrain. Il faudra attendre 1930 pour voir la création d’une intercommunale destinée à entreprendre de nouveaux travaux de déviation : la rivière prendra désormais un trajet sous les boulevards périphériques mais, en raison de la guerre, puis de la jonction Nord-Midi, le chantier ne se terminera qu’en 1955. 

Voilà toute l’histoire d’un petit cours d’eau qui a bercé les origines de Bruxelles dans les tendres bras de ses méandres, avant d’être pollué, détesté, enterré et, finalement, oublié des Bruxellois. Adieu la Senne ! Adieu les bassins ! Heureusement en Belgique, il nous reste les larmes du ciel, qui n’en est jamais avare…

Bonjour Adel !  Tout ce que je connais de vous, c’est : Adel et « Le restaurant de la Bourse ».

Et si nous  faisions plus ample connaissance !

Je suis d’origine tunisienne.  Je suis arrivé à Bruxelles dans les années 70.  Mon père travaillait au « Restaurant de la Bourse »  à la Bourse même.   Il s’est présenté un jour, avec son petit sac et il a demandé s’il pouvait travailler ?  Il a été pris et il n’a plus bougé de là !

A l’âge de 13 ans, j’ai commencé à apprendre le métier avec lui après l’école, ce qui lui tenait à cœur.  Ensuite, j’ai continué à travailler avec lui.  Il a eu des moments « bas », d’autres plus hauts.  C’est ainsi qu’il a fait son chemin dans ce restaurant.

Malheureusement, dans les années 80, il y a eu de grosses spéculations à Bruxelles.  L’immeuble où se trouvait le restaurant a été racheté.  Il y a eu projet sur projet pour le réaménagement.  Nous avons dû nous battre pour rester sur place.  Mais au bout du compte, nous avons quand même dû quitter les lieux.

La situation n’a pas été simple à ce moment-là ?

Nous étions restés 2 commerçants dans l’îlot qui est devenu aujourd’hui l’ensemble de l’hôtel Marriott.  Michel, le coiffeur, qui est maintenant installé sur le coin de la rue Van Artevelde et moi.Nous avons essayé de tenir le plus longtemps possible.  Des Comités de quartiers nous ont rejoints et soutenus, Beurschouburg, Pied de biche, BRAL, Inter Environnement, et aussi les habitants du quartier, etc.

Nous voulions éviter que ce bâtiment ne soit démoli car le  premier projet, c’était la démolition complète pour reconstruire 360 chambres d’hôtels et 60 flathotel !  Heureusement que tous les acteurs et  la Ville ont tenu bon !

Vous avez fait de la résistance pendant combien d’années ?

Une bonne dizaine d’années  pendant lesquelles nous sommes vraiment restés ensemble, avec des actions chaque année, le 12 janvier, date anniversaire de la première action.

A l’époque ce n’était pas seulement l’îlot de la Bourse qui était en danger.  Beaucoup d’îlots ont abandonnés car les habitants ont été chassés par une spéculation immobilière féroce en laissant les immeubles abandonnés pour pouvoir les détruire et reconstruire. Et Bruxelles s’est  vraiment « désertifiée ».  Il a fallu un bout de temps avant que des projets reprennent vie.

En ce qui me concerne, c’est le groupe City Hôtel qui a repris le projet, mais en maintenant les façades.  Ces gens nous entendus.  Ils ont sauvés les belles façades.  Ils ont remis des appartements dans le projet de réaménagement – une soixantaine – avec des commerces tout autour de l’îlot, et évidemment le Marriott qui a remplacé l’ancien Hôtel Central.  (…)

Quand on prend du recul et qu’on regarde l’hôtel aujourd’hui, c’est magnifique !  Vous vous rendez-compte : détruire un tel immeuble, avec les appartements et les petits commerces !!!  C’est formidable de l’avoir sauvé !

Heureusement que vous étiez là !!Vous avez ouvert le chemin !  Vous êtes une sorte de « chevalier éclaireur » !

Un jour, un journal a dit que nous étions Astérix et Obélix, Michel le coiffeur et moi !  Nous étions les derniers à résister dans le petit « village » !  Et Michel s’est aussi fort investi dans cette résistance !  On s’est battu avec nos avocats qui étaient aussi des gens formidables.  Ils étaient plus des amis que des avocats.  Ils se sont vraiment battus avec nous.  Des gens qui ont aussi l’amour de Bruxelles, du patrimoine bruxellois et des gens !

Vous êtes vraiment un amoureux du patrimoine bruxellois !  Et un fervent défenseur !

Pour moi, Bruxelles, c’est ma vie !  Autant je suis content de partir deux ou trois semaines pour me reposer un peu en Tunisie autant je suis content de revenir pour retrouver ma vie quotidienne !

La rue de Flandres, c’est pour moi mon petit village !

Heureusement qu’il y a eu un Tunisien pour défendre le patrimoine bruxellois !

Je suis « moitié moitié » : je me sens Tunisien ET Belge !  Je me sens « être humain » !  Tunisien, Belge ou Français, ce qui compte, c’est vivre ensemble !  L’amour de l’autre, comprendre l’autre, parler avec l’autre, c’est une richesse !  Plus de haine, plus de différences.  J’ai découvert cela depuis quelques années.  Je me suis dit : « Non d’une tarte ! On est bien.  On a la chance extraordinaire de vivre ici.  La vie est belle ! ».

Elle est belle ou bien on peut la rendre belle ?

Elle est belle et on peut la rendre encore plus belle !  C’est simple : un bonjour, s’intéresser à l’autre.  Le mercredi, quand le restaurant est fermé, je mets ma petite table dehors, je prends mon petit café, je parle avec les gens.  C’est ça la richesse.  Bien sûr on doit vivre, on doit gagner sa vie.  Mais il n’y a pas que cela.  La petite richesse, c’est de pouvoir s’assoir, d’accueillir les gens, là simplement dehors.  On n’a pas besoin de plus.  Et quand je veux aller en ville, je vais … place Sainte Catherine !!  (dit-il avec un grand éclat de rire !).  Je fais mon tour jusqu’à la Bourse.  J’ai mon petit village et ma ville juste à côté. (…)  J’aime tout.  Mon quartier est magnifique !  Les gens, les maisons, le bruit ambiant, les gens qui sont heureux, qui discutent ensemble, avocats, médecins, ouvriers,  quelle que soit la couleur de peau, la croyance ou autre chose : on se retrouve tous, entre « êtres humains »

Vous me faites pensez à un merveilleux philosophe que j’aime beaucoup, qui s’appelle Socrate et qui se considérait « Citoyen du monde » !

Oui, voilà, c’est ça ! Citoyen du monde !  Ça n’a pas d’importance d’où tu viens.  Quand tu te coupes, c’est du sang qui coule ! Pour tout le monde !  Quand ça fait mail, on a tous mal pareil.

(…) Je crois qu’on ne se rend pas compte : il faudrait perdre ce que l’on a pour se rendre compte.  A Bruxelles, on a vraiment beaucoup de chance !  Pour moi, c’est un exemple pour beaucoup de pays : une ville où on peut vivre ensemble. (…)

Pour conclure Adel, qu’aimeriez-vous voir de mieux dans votre quartier ?

Ecoutez : moi je ne vois que du bien.  Je souhaite que tout continue comme ça !  Tout se passe bien.  Il y a bien sûr des petits trucs qui ne vont pas.  Mais on les règles par la discussion.  Tout le monde s’écoute et on essaye de trouver des solutions ensemble et on trouve toujours.  Parfois ça ne convient pas à tout le monde, mais c’est ça aussi vivre ensemble : accepter sans se rendre malade !  Il faut se lever et sourire.  La vie est beaucoup trop courte pour s’en faire !  Il faut vivre la vie « sport », ouvrir son cœur.  Une fois qu’on a eu le déclic, tu comprends.  Quand tu dis toujours « Moi Moi » ça ne va pas !  Il faut regarder l’autre, quel qu’il soit.  Avoir l’amour de l’autre !  Tout le monde a le droit de vivre ! Alors tout va bien !  On n’a pas besoin de plus.Ici, avant d’être un restaurant, c’était mon salon !  Je suis ici chez moi et je reçois mes amis chez moi !

Et pour conclure, un merveilleux éclat de rire, chaleureux et très humain !