Au fil des siècles

La Tour Noire, place Sainte-Catherine, étreinte entre deux bras d’un hôtel moderne, constitue un des derniers vestiges de la première enceinte de Bruxelles, construite sous le règne du duc de Brabant Henri Ier (1190-1235). La ville, à cette époque, connait un essor important et les 4 km de fortifications vont, très provisoirement, en délimiter l’espace urbain. Outre le rôle défensif évident, la muraille et ses tours crénelées avaient pour but d’asseoir le prestige et la puissance des ducs de Brabant. L’ouvrage incluait le port de Bruxelles situé, comme nous l’avons vu précédemment, sur le site de l’ancien parking 58, la collégiale St-Michel-et-Gudule et le palais du Coudenberg. En 1357, alors que la guerre pour la succession du duc Jean III fait rage dans tout le Brabant, le comte de Flandre, Louis de Maele, pénètre dans Bruxelles par la porte de Sainte-Catherine. La facilité avec laquelle il réussit à s’emparer de la ville met en évidence les insuffisances de la première enceinte. Fort heureusement, dans la nuit du 24 octobre 1356, notre héros régional, Éverard t’Serclaes escalada les murs de la ville à la tête de patriotes bruxellois et permit aux troupes de Jeanne de Brabant de reprendre la ville.

La seconde enceinte fut alors érigée, d’une longueur de 8 km. Le premier ouvrage n’est cependant pas déclassé, il conservera son rôle militaire jusqu’à la fin du XVIème siècle. Devenue un obstacle à la circulation intramuros, il sera alors progressivement démantelé. Certaines parties, enclavées dans le tissu urbain, vont parvenir jusqu’à nous. La Tour Noire en fait partie, noyée dans les constructions voisines et ne sera « redécouverte » que lors des grands chantiers du voûtement de la Senne à la fin du XIXème siècle, lorsque seront démolies les maisons qui l’enserraient. Elle devra sa survie au bourgmestre de l’époque, Charles Buls, ardent défenseur du patrimoine architectural de Bruxelles. En 1888-1889, l’architecte de la ville Victor Jamaer la restaure en la restituant dans son état du XVIe siècle. A l’époque, elle était vraisemblablement devenue propriété privée lorsqu’on vendit, après le creusement du bassin Sainte-Catherine, les terrains situés le long de ce bassin, entre la rue de Laeken et la rue Sainte-Catherine. Tout porte à croire que cette ancienne tour de défense a été transformée pour accueillir l’administration urbaine chargée de l’approvisionnement et de la vente du sel. Elle fut ensuite transformée en taverne sous l’enseigne « In de Toren ».

Le fossé qui la longeait du côté extramuros, face à l’actuelle place Ste Catherine (anciennement place de la Grue) a fait place au bassin Ste Catherine lors de l’aménagement du port au XVIème siècle.

La Tour Noire, telle qu’on peut l’admirer aujourd’hui présente sa face arrondie bâtie à l’origine en moellons. Les pierres de taille incrustées datent de la restauration de Victor Jamaer. Le rez-de-chaussée est couvert de lierre et le premier étage percé de très fines meurtrières. Un bandeau de pierres de taille le sépare du second, lequel résulte de la transformation du parapet crénelé du chemin de ronde originel, ce qui explique sa hauteur réduite et ses larges meurtrières qui sont en fait un reliquat des créneaux.

The Black Tower – part of old fortifications of Brussels, behind the St. Catherine Church in the city centre.

Voilà neuf siècles qu’elle fait partie de la vie de notre quartier. Jadis, elle protégeait une petite bourgade florissante qui vivait au fil d’une rivière aux eaux limpides. Elle faisait face à une campagne verdoyante, des vergers, des vignes, des prairies où paissaient des troupeaux, quelques marécages encore, semés d’iris sauvages. La seconde enceinte l’a aveuglée et noyée dans l’oubli. Les grands chantiers l’ont dégagée, le discernement de quelques hommes a permis sa préservation. Elle porte dans ses pierres l’empreinte de notre histoire, peut-être la nostalgie d’un lointain passé. Dans sa pérennité, il y a comme une confiance dans l’avenir, dans la sagesse des hommes et des femmes qui feront le monde de demain.

Source principale : Brochure des journées du patrimoine 2011 de la région de Bruxelles-Capitale

La spectaculaire démolition du parking 58, autel obsolète dédié au culte de Sainte Bagnole, a laissé un grand vide dans notre paysage actuel. Un vide ? Pas vraiment. Plutôt une nouvelle perspective sur des façades jamais remarquées auparavant, une étrange impression de jamais-vu en débouchant des rues adjacentes sur cet espace magiquement dégagé. On ne peut pas s’empêcher de laisser notre imaginaire le peupler de nos visions très personnelles sur ce qu’il pourrait devenir: un beau parc avec de grands arbres, un bout de rivière reconstituée pour nous souvenir qu’ici, avant la construction du parking, se dressaient les grandes Halles Centrales et, avant elles, le marché aux poissons et, encore auparavant, le premier port de Bruxelles, le long de la Senne… Le cœur commercial de la ville battait ici, l’appel de la mer prenait sa source sur ces quais, l’aspiration vers l’aventure…

En creusant les fondations du futur centre administratif de la Ville, le magnifique projet BruCity, les pelleteuses ont également creusé la mémoire du lieu. Avant d’être voûtée et détournée de son lit naturel, la Senne faisait ici un joli méandre qui avait accueilli les barges, barques et vaisseaux fluviaux jusqu’au XVème siècle. Nous l’avons déjà vu dans nos précédents articles, cette image romantique de notre rivière bruxelloise est à tempérer par la pestilence des odeurs et l’infection des ordures qu’elle charriait. On y jetait tout ce qui ne servait plus. Une manne terrestre pour les archéologues toujours en quête de témoignages illustrant le quotidien de nos ancêtres. La formidable réalisation du canal de Willebroeck et le creusement des bassins sous le règne de Marie de Hongrie ont rendu obsolète le vieux port sur la Senne. Le lit asséché, le tout remblayé, et voilà un milieu humide et sans oxygène propice à la conservation de tous ces objets balancés à la baille par les contemporains de Charles Quint et autres Habsbourg espagnols. Se dévoilent aujourd’hui sous nos yeux les rebuts du passé qui renaissent en trésors du présent : de nombreux objets de cuir et de bois (peignes, chaussures), des ossements de mouton, de vaches, de chiens.

Un quai pavé, retenu par des poutres de bois, une nasse de pêcheur arrimée à deux briques et oubliée là par son propriétaire.

Les déchets alluvionnaires plus profonds permettraient de remonter jusqu’au Xème, voire au VIIème siècle et nous éclairer sur la vie de notre ville au haut moyen âge. On peut rêver autour de cet énorme cratère. Il laissera bientôt la place au bâtiment futuriste qui abritera toute l’administration de la capitale. Le passé est là, tout au fond, si lointain et soudain si proche de nous au travers de ces petites choses du quotidien qui sortent de la boue de l’oubli. Le présent y travaille : les équipes d’archéologues penchés sur le passé et les ouvriers du chantier tournés vers l’avenir. Le temps n’existe plus : passé, présent et futur se mélangent dans ce grand creuset de terre qui réunit la vie, les épreuves, les joies et les efforts des hommes et des femmes de toutes les époques. N’est-ce pas là son message le plus important ? Nous réunir ! Au-delà des distinctions d’époques, de sexes, de races, de cultures, de religions ?

Nous réunir, tout simplement. Retrouver, dans ce grand trou, les valeurs qui font de nous une seule et même humanité.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, d’énormes engins s’attaquent à la structure du Parking 58. Le paquebot de verre et de béton s’effondre peu à peu sur ses bases, laissant au sol des milliers de tonnes de gravats et de structures métalliques qui se tordent vers le ciel. 

L’espace se libère. Une nouvelle perspective s’ouvre peu à peu entre des façades d’immeubles qu’on a l’impression de découvrir. Bientôt, le nouveau centre administratif de la ville remplacera ce qui fut pourtant, à sa construction, une vision avant-gardiste de la ville moderne, ouverte à la circulation automobile toute puissante. 

Profitons de cet espace qui s’offre à nous pour quelques mois. Nous sommes, rappelons-le, à l’emplacement exact du premier port de Bruxelles sur la Senne, avant la construction des canaux, au 16èmesiècle. Laissons vagabonder notre imagination : les bateaux qui se balancent au gré du vent dans le grincement de leur gréement, les cris des mariniers, la foule qui se presse vers les étals de poissons, les marchandises qu’on charge et décharge,… Difficile, dans notre ville trépidante, de cerner ce qui y fut la vie d’antan. Les vagues de l’oubli ont tôt fait de laver les plages du passé. Qui se souvient encore, aujourd’hui, de ce qu’il y avait à cet endroit avant la construction du parking 58 ? 

Le déménagement du port laissa la place au « Vismet », le marché aux poissons. Dans sa première version, le marché se composait d’une enceinte carrée à ciel ouvert assez rudimentaire, à l’intérieur de laquelle les échoppes étaient réparties contre les murs, une fontaine siégeant au centre de la place. En 1825, il fut remplacé par un nouveau marché, plus grand et plus fonctionnel, étalé en demi-cercle face à la Senne. Entre celle-ci et les étals, sur une large place, la ville érigea un bâtiment, la Minque, qui faisait office de criée aux poissons. Construit d’après les plans de Nicolas Roget, l’architecte de la Ville de Bruxelles, ce marché était considéré comme l’un des plus beaux du royaume. Très vite, il commencera à se diversifier et on y trouvera à acheter du gibier et des volailles en plus des poissons, grâce à l’ajout d’un petit complexe sur la parcelle adjacente. En 1870, lors du voûtement de la Senne, le marché déménagea près de la place Ste Catherine, entre le Quai aux Briques et le Quai au Bois à Brûler. 

C’est alors, dans la foulée des grands travaux, qu’un projet ambitieux voit le jour, celui de regrouper sur cet espace libéré l’ensemble des marchés dispersés dans la capitale. L’architecte L. Suys réalisa deux grands bâtiments de 5.000 mètres carrés chacun, séparés par une allée couverte de 12 mètres de large. La charpente de fer se voit agrémentée de nombreux ornements en fonte évoquant les denrées proposées sur les étals. Hélas, la concurrence des grands magasins va nuire au développement du projet, à tel point que le Collège des Bourgmestre et échevins va décider de la reconversion du pavillon nord en espace de divertissement, en 1893. Ainsi, celui-ci est transformé en patinoire en hiver, dénommée Pôle Nord, et en lieu de spectacles dès le retour du printemps, le Palais d’Eté. Le programme de ce dernier est très varié et propose tant des concerts que des bals et des combats de boxe. Victime d’un incendie en 1894, le bâtiment est réaménagé par l’architecte A. Chambon. Dans l’entre deux guerres, la patinoire est remplacée par un espace théâtral permanent. Après le second armistice, l’espace perd sa vocation culturelle pour se transformer en cynodrome jusqu’en 1953. L’ensemble sera définitivement détruit lors de la construction du parking en 1957. 

Oui, laissons-nous porter au rêve devant cette vaste esplanade qui se dégage ; que de desseins, d’entreprises, de réalisations, de créativité se sont succédés ici. Le magnifique projet de cité administrative que la ville ambitionne d’y construire s’inscrit bien dans la perspective d’une ville vivante et humaine mais l’Histoire, nous l’avons vu, nous invite à prendre en compte l’éphémère, en toute humilité.

Majestueuse, elle affiche fièrement sa verticalité dans la perspective du grand bassin. Si bien campée sur son socle de pierre bleue, elle semble veiller depuis toujours sur le miroir d’eau qu’elle trouble de ses déversoirs aux gueules monstrueuses. 

Et pourtant… Ce magnifique monument, devenu symbole de notre quartier, n’y trône que depuis 1981. Ah ? Et d’où vient-il alors ? Pas de bien loin, son histoire remonte à l’époque du voûtement de la Senne (1867-1871). Dans son entreprise d’assainissement et de modernisation de la ville, Jules Anspach, bourgmestre de la Ville de Bruxelles de 1863 à 1879, fait percer trois grands boulevards : celui du Centre, celui de la Senne et celui du Nord, respectivement rebaptisés plus tard boulevard Anspach, boulevard Emile Jacqmain et boulevard Adolphe Max. A l’angle de ces deux derniers fut construit l’Hôtel Continental dont la toiture d’origine, plus haute et de forme pyramidale, était chapeautée par une superbe « Statue de la Liberté » en cuivre de L. Samain. Un violent incendie, en 1901, va définitivement raboter ce somptueux couvre-chef. Coca-Cola remplacera plus tard l’emblème de la Liberté… A l’époque, le centre de la place de Brouckère était occupé par l’église baroque de l’ancien couvent des Augustin. Transformée en temple protestant sous la domination des Pays-Bas, désacralisée en 1842, elle servit de salle de concert et de théâtre pour finir sa carrière en triste bureau de poste. En séance du conseil communal du 3 janvier 1871, le bourgmestre Jules Anspach déclare:
« Je n’ai pas perdu espoir de voir disparaître le Temple des Augustins. Si nous réussissons à faire abattre cette masure informe, il sera très important pour nous d’avoir une construction monumentale sur laquelle s’arrêtera le regard, à la bifurcation des deux boulevards »

Ce qui fut fait. La façade du temple fut fort heureusement préservée et replacée à l’église de la Sainte Trinité alors en construction à Ixelles, au bout de la rue du Bailli. Les monuments de Bruxelles n’ont pas fini de jouer à la chaise musicale…

Jules Anspach ne verra jamais la fontaine dont il rêvait. Epuisé par un travail acharné, il décède le 18 mai 1879. Il avait à peine 50 ans. Le monument (architecte E. Janlet) lui fera honneur. De l’obélisque en granit de Suède s’élance un Saint Michel terrassant le dragon (sculpteur Pierre Braecke). Quatre écussons représentent les serments des escrimeurs, des arbalétriers, des archers et des arquebusiers, défenseurs de la ville. Le médaillon de Jules Anspach (sculpteur Paul De Vigne) est surmonté d’un coq qui symbolise la vigilance. Allégorie de la magistrature communale, une femme assise (sculpteur Julien Dillens) tend un gouvernail de la main droite et, de la gauche, serre un serpent, symbole de prudence. Le hibou sur sa tête évoque la connaissance. La balance de justice est déposée à ses pieds. Une nymphe sous une arche (Paul De Vigne) illustre le voûtement de la Senne. Une palette et un compas figurent les Arts, un collier de perles, la richesse de la ville. Des animaux fantastiques décorent le tout. 

La Fontaine Anspach sera l’épicentre de la place de Brouckère de 1895 à 1973, année où les travaux du métro vont exiger son démantèlement. Elle sera remontée à son emplacement actuel lors de la rénovation des quais en 1981, amputée de son socle et de sa vasque d’origine. Faut-il regretter qu’elle ne retourne pas à son lieu initial ? Elle est si bien mise en valeur au bout du grand bassin ! Et la place de Brouckère, orpheline de son monument ? On pourrait la consoler : il existe, presque oubliée à Laeken, face au stade Roi Baudouin, une « Fontaine De Brouckère » érigée à l’origine Porte de Namur et démontée en 1955. Pourquoi ne pas la ramener sur sa place homonyme ? Chaises musicales ? Qui a dit cela, déjà ? 

Précédemment,  nous avons évoqué l’histoire du Grand Béguinage de Bruxelles. Nous avons vu qu’en 1794, l’annexion par la France des Pays-Bas autrichiens avait entraîné la suppression de tous les ordres religieux. Après cinq siècles et demi d’existence, le Grand Béguinage de Bruxelles fut fermé et saccagé. A condition de quitter leur habit et de ne plus accepter de novices, les quelques béguines qui restaient furent autorisées à habiter leur maison et à apporter leur aide dans l’ancienne Infirmerie qui accueillait des vieillards indigents. C’est l’Administration des Hospices qui en assurait désormais la gestion et reprenait possession des terres et des maisons de l’ancien Béguinage. Jusqu’en 1827, elle utilisa les locaux de l’Infirmerie, située derrière le chevet de l’église, et quelques maisons transformées et réunies pour former de petites entités destinées à l’accueil de femmes. L’ensemble porPtait le nom d’Hospices Réunis. En raison de la grande vétusté des locaux, le Conseil Général des Hospices prit la décision, en 1817, de construire de nouveaux bâtiments. Les travaux commencèrent en 1823 pour s’achever en 1827 sous la direction de l’architecte Henri Partoes. L’époque voyait l’essor de la grande bourgeoisie, des débuts du capitalisme et de grands bouleversements sociaux. Nul n’imaginait encore le considérable accroissement de la pauvreté chez les petits artisans et les agriculteurs, bientôt écrasés par le monstrueux développement de l’industrie.

Les classes aisées, isolées dans leur confort, confondent alors maladie, pauvreté et délinquance, ce qui explique l’allure sévère, voire carcérale, des hospices édifiés à cette époque. L’inconnu fait peur et le réflexe social consistait –et consiste encore trop souvent-  à enfermer ce qui effraie, plutôt que de le comprendre et de l’assimiler. L’architecture néoclassique, blanche, sobre, austère, évoque l’ordre face au chaos. Elle se veut rassurante et sévère. Le règlement intérieur est proche de celui d’une prison, les visites interdites, le travail obligatoire pour tous ceux qui en sont capables. Les plus valides participent à des ateliers de couture et de cordonnerie, ceux qui le sont moins collaborent à l’entretien et aux tâches ménagères, les vieillards sont logés au rez-de-chaussée et les grands malades isolés dans un pavillon. Le dénuement des classes inférieures s’intensifie à tel point que l’Hospice accueille 725 pensionnaires en 1849. Les soins à domicile se développent alors pour désengorger les bâtiments. Au XXème siècle, l’évolution des hôpitaux et des prisons va rendre obsolètes les équipements du Grand Hospice qui va se transformer peu à peu en home gériatrique. Son nom actuel, l’Hospice Pachéco, provient du patronyme d’un généreux donateur qui fondaen 1713 un établissement pour dames âgées, de noble famille, sur le site de l’actuel palais de justice. Exproprié, il fusionna avec le Grand Hospice lequel, bien plus tard, en hérita du nom. Inadapté aux normes d’hygiène et de santé modernes, l’ensemble faillit être rasé en 1968 au profit d’une tour monumentale dont la construction fut fort heureusement refusée par la ville. Le patrimoine fut classé et entièrement restauré pour sauvegarder sa fonction initiale. Le magnifique travail des architectes fut couronné par le prix Europa Nostra 1983.

La maison du Cheval Marin a été bâtie en 1680 comme en témoignent les inscriptions gravées dans les cartouches d’allège. Elle servit de résidence au capitaine du port de Bruxelles jusqu’au 18ème siècle où elle fut transformée en une auberge prospère face à ce qui était à l’époque le Quai des Barques. Ces barques étaient destinées au transport des voyageurs vers Vilvorde et Anvers. Bien plus confortable que la diligence, elles connurent un grand succès jusqu’à l’arrivée du chemin de fer. Cinq d’entre elles, plus luxueuses, étaient destinées à ce qu’on appelait à l’époque des « personnes de qualité ». Cetengouement fut tel que le personnel des diligences menaça de saborder les bateaux et d’en jeter les équipages par dessus bord. Il fallut décréter une menace de peine de mort envers les contrevenants pour assurer la sécurité de l’entreprise et de sesmarins. C’est dans la confortable auberge du Cheval Marin que se prenaient les tickets. 8h00 du matin pour la barque d’Anvers, 8h30 et 15h00 pour celles de Vilvorde. L’embarquement s’effectuait face à l’auberge, au coin du Marché aux Porcs, par un petit bâtiment aujourd’hui disparu, la Maison des Barques (hetVeerhuys) qui était plantée au bord de l’eau, décorée d’une horloge et d’une tourelle,elle-même surmontée d’une girouette en forme de bateau. 

Etant donné qu’elle représentait l’un des derniers témoignages de la Renaissance flamande, la maison du Cheval Marin fut rachetée par la ville de Bruxelles, à la demande du bourgmestre Charles Buls, en 1862. L’immeuble était alors recouvert d’un enduit épais. Lors du décapage, l’état de délabrement du bâtiment s’avéra plus important que prévu, à tel point que la restauration des structures existantes était inenvisageable. Dans ce dernier quart du 19ème siècle, les modalités de restauration ne se faisaient pas dans le même esprit que de nos jours. Alors que la préservation de l’originel l’emporte à présent, quitte à se contenter de consolider de pauvres ruines, seul comptait alors le témoignage du passé et de son histoire. Il était dès lors très courant de démolir et de reconstruire à l’identique. La ville revendit donc le Cheval Marin en 1898 à un particulier, sous condition d’abattre le bâtiment et de le rebâtir en respectant strictement l’architecture des façades. L’architecte H. Marcq dirigea les travaux, réalisés avec des matériaux contemporains, dans des proportions légèrement réduites par rapport à l’original, car la brique de Boom était un peu plus petite que la brique espagnole du 17ème siècle. La pierre blanche d’Euville, la pierre de Gobertange et la pierre bleue complétèrent l’ensemble. Certains éléments d’origine, tels que les cartouches d’allèges millésimés, furent réutilisés. 

Les deux travées droite du bâtiment, situées rue Marché aux Porcs, furent reconstruits de la même manière entre 1917 et 1918 et réunis au corps principal dont elles faisaient initialement partie. A cette occasion, l’ensemble du rez-de-chaussée fut remanié. 

On retrouve la trace de l’auberge du Cheval Marin dans le guide de Christian Millau de 1965 : « L’intérieur, avec ses stucs et ses boiseries baroques, ne manque pas non plus de pittoresque.  Un renard et un busard empaillés montent la garde près de la cloison qui sépare le café du restaurant.  C’est à midi qu’on trouve le plus d’animation ; surtout une clientèle de quartier : commerçants, marchands de poisson, etc.   

Menu très classique à 175 FB qui, pour un touriste, ne vaut pas vraiment le déplacement. »

L’auberge ferme en 1999, date à partir de laquelle l’immeuble est laissé dans un état de total abandon. 

La maison sera enfin classée par la ville en 2002 mais ce n’est que tout récemment que la société Cofinimmo a été chargée de restaurer l’ensemble. Il semblerait que la vocation horeca de la maison serait sauvegardée tandis que les étages seraient transformés en logements. Une excellente nouvelle pour ce magnifique symbole du passé maritime de notre quartier que seuls nous rappellent nos fameux restaurants et les miroirs de nos bassins hélàs orphelins du reflet des navires d’antan.

http://sofei-vandenaemet.skynetblogs.be/archive/2013/01/03/le-cheval-marin.html

Cofinimmo : https://www.youtube.com/watch?v=2aKNb8weJGE

Lors d’un article précédent traitant des rues de notre quartier, j’ai brièvement évoqué le nom de Henri Mees. J’ai été touché par le destin extraordinaire de cet homme, de naissance très modeste et appelé aux honneurs de la plus grande célébrité. Son histoire, malheureusement, a totalement sombré dans l’oubli et il m’a fallu de longues recherches pour en retrouver la trace. Il mérite amplement le modeste retour à la lumière que lui offre cet article.

C’est dans la petite rue du Chien Marin, sous le règne de Marie-Thérèse, que naquit celui que tout le monde appelait Heintje Mees. Son père était ouvrier charpentier et sa mère faisait commerce de petites dentelles. Sans sabots ni souliers jusqu’à l’âge de douze ans, le gamin vivait de la charité publique. Comme il était poli et serviable, les doyens des poissonniers le nommèrent tambour du marché. 

Lorsque du poisson avarié parvenait sur les étals, son rôle consistait à rouler du tambour de par le marché, accompagné d’un autre malheureux qui, portant une raie piquée en haut d’une perche, dénonçait l’état du poisson. Le tambour fut donc son premier instrument mais la nature l’avait surtout doté d’une voix magnifique qui bouleversa le cours de sa vie. 

Heintje avait pris l’habitude de donner un coup de main à la troupe du théâtre de la Fleur de Lys pour les changements de décors. Sa belle voix y fut rapidement remarquée et son goût de la scène le poussa à demander à la troupe de lui apprendre à lire, à écrire et à jouer la comédie, ce qui lui fut accordé, pour le plus grand plaisir des Bruxellois dont il fut rapidement très aimé. 

Il était modeste, affable et on disait de lui qu’il était le plus bel homme de Bruxelles. Monsieur Ignace Vitsthumb, directeur de la troupe, loua un terrain sur une blanchisserie (sur le site actuel de la Place des Martyrs) et y fit monter une grande baraque. Ce théâtre était communément appelé la Compagnie de Heintje Mees. Elle se produisait trois fois par semaine en Français et deux fois en Flamand. Lorsqu’après la bataille de Valmy, sous Louis XVI, Dumouriez s’empare de la Belgique, Ignace Vitzthumb devient directeur du Théâtre de la Monnaie, et Henri Mees s’y produit régulièrement. Il épouse alors la fille de Vitzthumb, Marie-Françoise-Ghislaine. 

La révolution brabançonne de 1789 entraîna l’exil de la troupe du théâtre de la Monnaie à Hambourg. Le couple d’artistes, remarqués par le tsar Alexandre, fut alors appelé à la Cour de Russie où ils jouirent longtemps des faveurs du tsar. A l’âge de la retraite, Henri obtint du tsar l’autorisation de se retirer à Varsovie où il fut nommé directeur de l’Opéra. Il s’y éteignit le 31 janvier 1820. Son caractère était à l’égal de son talent et ses funérailles en furent la meilleure preuve : la ville entière y assista, la foule était impressionnante et le Grand Duc Constantin lui-même, pourtant avare de ses apparitions en public, tint à rendre les honneurs au brave homme qu’il était, selon ses propres termes. 

Marie-Françoise Ghislaine ne lui survécut que d’un an. Leur fils Joseph-Henri, né en 1777 et dont Vitzthumb avait fait l’éducation musicale, fut un violoniste et un chef d’orchestre précoce, un compositeur et un pédagogue remarquable. Il eut, comme son père, une carrière internationale et prestigieuse. Bien plus tard, lors d’un passage en Russie, il eut l’occasion de voir que le souvenir de son père y était resté bien vivant puisque le tsar Nicolas lui parla en ces termes : « Vous êtes le fils ce bon Mees que nous avons tant aimé à Pétersbourg. Restez donc avec nous si vous n’avez pas peur du froid ».

Tel fut le fabuleux destin de Heintje Mees, ce ketje de Bruxelles qui courait pieds nus, frappant son tambour, marché aux poissons. Ne l’oublions pas car il est, pour toujours, un véritable héros de notre quartier. Comme le lotus, il est né de la boue pour s’épanouir en pleine lumière, avec la gentillesse et l’humilité des vrais grands hommes.

Sources :

  • « Le Guide Musical », revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger, N°34, du 18 octobre 1855.
  • « Précis de l’histoire des Chambres de rhétorique et des Sociétés dramatiques belges », de T. Laurent Henri Popeliers, Editions Wouters 1844.

Dans toute ville ou tout village, les noms de rues restituent la mémoire du passé. A Bruxelles comme ailleurs, et tout particulièrement dans notre quartier très ancien, ils nous relient à notre histoire et à nos racines. Bon nombre de ces noms ont pourtant disparu car la ville bouge, se transforme et évolue : démolitions, travaux, assainissements. Certaines voiries sont débaptisées pour laisser la place au patronyme d’un homme à la célébrité parfois éphémère. Qui se souvient encore d’Antoine Charles Jacques Dansaert (1818-1890), propriétaire, banquier, consul et homme politique libéral ? La percée de cette rue a remplacé deux voiries démolies : la rue de Jéricho et la ruelle de la Cuiller : portes ouvertes sur l’imaginaire et la poésie que Monsieur Dansaert, malgré tous ses mérites, réels ou supposés, ne nous offrira jamais. À proximité de cette rue, on trouve, à la hauteur de la rue Léon Lepage, une des plus belles impasses de Bruxelles, l’impasse de la Cigogne. Il ne s’agit pas réellement d’une impasse, puisque son entrée se situe rue Rempart des Moines et qu’elle débouche, 70 mètres plus loin, rue de Flandre dont elle n’est séparée que par un grillage. A son entrée, on peut voir un porche daté de 1780 avec un fronton surmonté d’une potale. Celle-ci abrite une statuette en l’honneur de saint Roch qui avait la réputation de conjurer la peste. Quant à la rue Rempart des Moines, son origine provient du comblement d’un ancien fossé de défense du  couvent de Jéricho. Le couvent de Jéricho ? Il s’agit plus précisément du couvent de Notre-Dame de la Rose de Jéricho qui occupait une surface de cinq hectares et avait son entrée rue de Flandre. La plupart des couvents et des monastères ont été détruits ou réaffectés à la fin de l’Ancien Régime. Sous l’Empire, en 1798, les restes du Grand Béguinage sont rasés pour laisser la place à un quartier rénové. L’actuelle rue du Béguinage portera le nom de rue de la République jusqu’à la bataille de Waterloo. Au 19ème siècle, le quartier avait la réputation d’être l’un des plus mal famés de la capitale. On l’appelait le Duivelshoeck ou Coin du Diable !

Une autre rue, bien sympathique, relie la rue de Flandre au Quai aux Briques : la rue du Chien Marin. Elle est déjà citée en flamand, sous le nom de « zeehond » en 1559. Il semblerait que, lors d’une construction, on y aurait exhumé le squelette d’un phoque ou d’une otarie. Cette ruelle a vu naître un chanteur d’opéra de réputation internationale, Henri Mees (1758-1820) dont l’histoire extraordinaire fera l’objet d’un prochain article.

La Rue du Pays de Liège est parallèle à la précédente. Son appellation provient, au 18ème siècle, de la présence d’une auberge tenue par un Liégeois et dont la plupart des clients étaient originaires de la Cité des Princes. Elle portait, auparavant, le joli nom de rue du Rosier. 

Et la rue de la Vierge Noire ? Avant la création du canal de Willebroek et du port intérieur de Bruxelles (vers 1550), la navigation se faisait sur la Senne et l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la rue de la Vierge Noire n’était qu’une mauvaise grève où abordaient les bateaux à fond plat. En 1610, ce « quai » devint inutile et on y bâtit de nombreuses petites maisons dont la plupart subsistèrent jusqu’en 1867. Elles furent toutes rasées en vue du voûtement de la Senne et de la construction d’une nouvelle rue, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Déjà en 1853, le Conseil lui donna le nom de rue de la Vierge Noire, en souvenir d’une célèbre madone de bois noir, qui se trouvait jadis dans une petite chapelle accrochée à une maison de la rue.

Une autre voie qui nous rappelle l’époque où la Senne serpentait dans la ville est la rue du Pont de la Carpe. Avant le voûtement de celle-ci, elle s’appelait tout bonnement rue de la Carpe, mais elle franchissait sur un pont la boucle « insulaire » de la Senne. Le nom de rue de la Carpe avait été officiellement donné en 1811 à la très ancienne rue Hollant (ou de Hollande) qui joignait la place Saint-Géry à la rue des Poissonniers par le pont Hollant. En 1872, la rue de la Carpe, renovée, reçut le nouveau nom de rue du Pont de la Carpe, en souvenir de l’antique ouvrage d’art disparu.

Oui, la ville change, bouge, se modifie, mais les fantômes du passé se faufilent, la nuit, dans les ruelles présentes et disparues de notre histoire.

Ecoutons-les, ils racontent…

Dans nos deux numéros précédents, nous avons évoqué l’évolution des voies navigables dans le centre de Bruxelles : la naissance du canal de Willebroeck, la création des bassins, leur évolution et leur inéluctable disparition. Il nous apparaît profitable d’illustrer ces deux articles par quelques cartes et commentaires qui enrichiront notre vision de l’histoire maritime de notre ville et de notre quartier en particulier. Les cartes présentées reprennent le plan de Bruxelles tel qu’il se présente aujourd’hui. En surimpression sont tracés les trajets et emplacements de la Senne, des canaux et des bassins. La première vue nous fait découvrir la ville en l’an 1100 : nous sommes au Haut Moyen-Age, Bruxelles fait partie du Brabant, lequel, depuis 923, dépend du Saint-Empire Romain germanique, alors que le Comté de Flandre, lui, dépend du roi de France… Les problèmes communautaires ne datent donc pas d’hier. Le comte de Louvain, vassal de l’Empire, construit une résidence fortifiée sur le Coudenberg, l’actuelle Place Royale. La Senne, seule voie navigable vers l’Escaut, serpente au cœur de la ville et ses méandres dessinent quelques îlots, dont l’île Saint Géry qui aurait abrité en 979, selon la chronique, le premier castrum de la ville. Les rapports entre les villes brabançonnes et leur suzerain sont excellentes et favorisent leur prospérité. En 1183, l’empereur érige le Brabant en duché et Henri Ier (1190-1235), comte de Louvain et de Bruxelles, devient duc de Brabant. Il fera ériger la première enceinte de Bruxelles dont nous pouvons voir le tracé sur la seconde carte et qui va intégrer l’île Saint Géry, le palais du Coudenberg et le premier port de Bruxelles qui était situé, rappelons-nous, sur l’emplacement actuel du parking 58. La Tour Noire, bien connue dans notre quartier, faisait partie de cette fortification. En 1356 meurt le duc Jean III de Brabant. Il laisse la succession à sa fille Jeanne mais le comte de Flandre, Louis de Male, qui avait épousé la sœur cadette de Jeanne, lui conteste indûment le duché. Les bruxellois, fidèles à Jeanne, prennent les armes pour défendre leur cité mais leur vaillance et leur courage ne feront pas le poids face à la puissante armée de Louis qui va les défaire à Scheut (Anderlecht) avant de s’emparer de la ville et du duché tout entier. Wenceslas, l’époux de Jeanne, part demander le support de son frère Charles IV, Empereur du Saint-Empire Romain, tandis que Jeanne se réfugie à Binche, puis à Bois-le-Duc, d’où elle représente le gouvernement légitime du « Brabant Libre ». Le 6 octobre elle informe Louvain et Bruxelles que l’Empereur soutient Wenceslas et qu’une armée est en route pour libérer le Brabant. La nouvelle rend espoir aux Brabançons et dans la nuit du 24 octobre, un petit groupe de patriotes bruxellois menés par Everard t’Serclaes escalade les murs de la ville, arrache l’étendard des troupes d’occupation flamandes et fait à nouveau flotter les couleurs brabançonnes sur Bruxelles. Dès l’aube, à la vue du drapeau brabançon, les Bruxellois se rebellent contre l’occupant et le mettent en déroute. Il ne faudra que cinq jours aux autres villes du duché, à l’exception de Malines, pour suivre l’exemple bruxellois.

C’est de cette époque que date la seconde enceinte de Bruxelles dont la construction fut décidée au lendemain de la libération de Bruxelles par les autorités de la ville (parmi lesquels Everard t’Serclaes nommé échevin). La ville débordait en effet largement de la première enceinte et les fortifications n’avaient pas offert une grande protection lors du conflit qui venait d’opposer le Brabant à la Flandre. La construction débuta quelques semaines à peine après la libération de la ville et se termina en 1379. Ces remparts, qui suivent le tracé des grands boulevards périphériques (carte 2) ont subsisté jusqu’au milieu du XIXe siècle. La magnifique Porte de Hal en est un des derniers vestiges. Un monument à la mémoire d’Everard t’Serclaes fut érigé à l’angle de la rue Charles Bulls et de la Grand Place de Bruxelles. La croyance populaire veut que la toucher en faisant un vœu permette de voir ce vœu réalisé.

Bruxelles était gérée par 7 grandes familles, dites « les 7 lignages », confirmées dans leur charge et leurs privilèges par le duc de Brabant Jean II en 1306. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, le bourgmestre et les 7 échevins seront obligatoirement choisis au sein de ces familles mais à partir de 1421, le pouvoir sera partagé avec les corporations des métiers. La ville est riche et active. La Senne, capricieuse dans son débit et ses méandres ne suffit plus au transport maritime. La solution à ce problème, nous la connaissons déjà mais, dans notre prochain numéro, nous l’enrichirons également de quelques cartes et commentaires historiques.

Voici la suite –et la fin- de nos trois articles consacrés à l’histoire des voies navigables de notre bonne ville. Nous reprenons la chronologie vers le milieu du seizième siècle.

La première image nous montre une vue de Bruxelles en 1560. Rappelons ici que la carte représente notre ville telle qu’elle se présente aujourd’hui et que seules les surimpressions de couleur foncée illustrent le texte. Le canal Bruxelles-Charleroi, par exemple, qui longe la seconde enceinte sur son mur Nord Ouest, n’existait pas encore à cette époque. Nous ne reviendrons plus sur la création de canal de Willebroeck ni sur celle des bassins car nous en avons traité dans nos numéros précédents. Il est toutefois intéressant de constater que la Senne serpentait en plein cœur de la ville sur un trajet naturel et fantaisiste avec des méandres, des bras sans issue et la formation de plusieurs îlots. La rivière avait perdu son noble rôle de voie maritime et se cantonnait dorénavant dans celui d’égout à ciel ouvert, charriant ordures et miasmes pestilentiels. En période de crue, elle sortait de son lit et menaçait d’inondation les quartiers riverains alors qu’en cas de sécheresse, elle ne suffisait plus à charrier les immondices qui s’accumulaient et formaient un cloaque devenu insupportable pour les habitants du voisinage. On pourrait regretter, aujourd’hui, la disparition de la rivière dont on imaginerait les eaux dépolluées, claires et chantantes, qui donneraient à Bruxelles un petit air champêtre et romantique mais, à l’époque, la Senne était un véritable chancre, un nid de maladies et d’infections. L’augmentation considérable de la population urbaine et les rejets des ateliers et industries n’ont fait qu’empirer les choses au cours des premières décennies de l’ère industrielle.

La seconde vue nous montre un plan de la ville en 1837. Le premier canal de Bruxelles à Charleroi a été terminé en 1832 et a nécessité la construction de 55 écluses. Une terrible épidémie de choléra va obliger les autorités à entreprendre enfin l’assainissement de la rivière. Le bourgmestre Jules Anspach et son conseil communal devront choisir entre les nombreux projets proposés. En 1865, leur suffrages se porteront sur celui de l’architecte Léon Suys qui prévoit la fermeture de la « petite Senne » qui serpentait en dehors de la ville et la mise de l’entièreté de la rivière en trajet sous-terrain sous forme d’un Y dont la pointe inférieure prendrait son origine à la Grande Ecluse, proche de la gare du Midi pour se dédoubler à l’actuelle place de Brouckère, une branche se dirigeant vers la porte d’Anvers et l’autre vers la gare du Nord. Ce fut l’occasion, pour Jules Anspach, de profiter de cet immense chantier pour réaliser la percée des grands boulevards au détriment de quartiers populaires, expropriés sans tambours ni trompettes ni scrupules puisque ces malheureux n’avaient pas le droit de vote. A cette époque aussi, la population et les journalistes ont violemment contesté les décisions de leur bourgmestre et pourtant, à quoi ressemblerait Bruxelles aujourd’hui sans ses grands boulevards ? Les changements profonds occasionnent des blessures dont seul le temps peut parfois, mais pas toujours, apporter la justification.

Le voûtement de la Senne sera enfin inauguré le 30 novembre 1871 mais, malheureusement, ces travaux ne suffiront pas à résoudre les problèmes de crue et les pollutions provoquées par la rivière en dehors de son trajet sous-terrain. Il faudra attendre 1930 pour voir la création d’une intercommunale destinée à entreprendre de nouveaux travaux de déviation : la rivière prendra désormais un trajet sous les boulevards périphériques mais, en raison de la guerre, puis de la jonction Nord-Midi, le chantier ne se terminera qu’en 1955. 

Voilà toute l’histoire d’un petit cours d’eau qui a bercé les origines de Bruxelles dans les tendres bras de ses méandres, avant d’être pollué, détesté, enterré et, finalement, oublié des Bruxellois. Adieu la Senne ! Adieu les bassins ! Heureusement en Belgique, il nous reste les larmes du ciel, qui n’en est jamais avare…