Un grand trou (découvertes archéologiques sur le site de BruCity)

La spectaculaire démolition du parking 58, autel obsolète dédié au culte de Sainte Bagnole, a laissé un grand vide dans notre paysage actuel. Un vide ? Pas vraiment. Plutôt une nouvelle perspective sur des façades jamais remarquées auparavant, une étrange impression de jamais-vu en débouchant des rues adjacentes sur cet espace magiquement dégagé. On ne peut pas s’empêcher de laisser notre imaginaire le peupler de nos visions très personnelles sur ce qu’il pourrait devenir: un beau parc avec de grands arbres, un bout de rivière reconstituée pour nous souvenir qu’ici, avant la construction du parking, se dressaient les grandes Halles Centrales et, avant elles, le marché aux poissons et, encore auparavant, le premier port de Bruxelles, le long de la Senne… Le cœur commercial de la ville battait ici, l’appel de la mer prenait sa source sur ces quais, l’aspiration vers l’aventure…

En creusant les fondations du futur centre administratif de la Ville, le magnifique projet BruCity, les pelleteuses ont également creusé la mémoire du lieu. Avant d’être voûtée et détournée de son lit naturel, la Senne faisait ici un joli méandre qui avait accueilli les barges, barques et vaisseaux fluviaux jusqu’au XVème siècle. Nous l’avons déjà vu dans nos précédents articles, cette image romantique de notre rivière bruxelloise est à tempérer par la pestilence des odeurs et l’infection des ordures qu’elle charriait. On y jetait tout ce qui ne servait plus. Une manne terrestre pour les archéologues toujours en quête de témoignages illustrant le quotidien de nos ancêtres. La formidable réalisation du canal de Willebroeck et le creusement des bassins sous le règne de Marie de Hongrie ont rendu obsolète le vieux port sur la Senne. Le lit asséché, le tout remblayé, et voilà un milieu humide et sans oxygène propice à la conservation de tous ces objets balancés à la baille par les contemporains de Charles Quint et autres Habsbourg espagnols. Se dévoilent aujourd’hui sous nos yeux les rebuts du passé qui renaissent en trésors du présent : de nombreux objets de cuir et de bois (peignes, chaussures), des ossements de mouton, de vaches, de chiens.

Un quai pavé, retenu par des poutres de bois, une nasse de pêcheur arrimée à deux briques et oubliée là par son propriétaire.

Les déchets alluvionnaires plus profonds permettraient de remonter jusqu’au Xème, voire au VIIème siècle et nous éclairer sur la vie de notre ville au haut moyen âge. On peut rêver autour de cet énorme cratère. Il laissera bientôt la place au bâtiment futuriste qui abritera toute l’administration de la capitale. Le passé est là, tout au fond, si lointain et soudain si proche de nous au travers de ces petites choses du quotidien qui sortent de la boue de l’oubli. Le présent y travaille : les équipes d’archéologues penchés sur le passé et les ouvriers du chantier tournés vers l’avenir. Le temps n’existe plus : passé, présent et futur se mélangent dans ce grand creuset de terre qui réunit la vie, les épreuves, les joies et les efforts des hommes et des femmes de toutes les époques. N’est-ce pas là son message le plus important ? Nous réunir ! Au-delà des distinctions d’époques, de sexes, de races, de cultures, de religions ?

Nous réunir, tout simplement. Retrouver, dans ce grand trou, les valeurs qui font de nous une seule et même humanité.

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