Rencontre avec Mohammed Hammad

Portrait tout en nuances d’un homme sensible et d’un artiste plein de talent

 Comment es-tu arrivé à la photo ?

C’est une belle histoire. La photo m’a toujours accompagné, mais comme quelque chose de secondaire, un hobby.  Mon premier appareil, pas du tout professionnel appartenait à un ami et je lui ai demandé de bien vouloir me le prêter, un numérique à faible résolution mais avec un très bel objectif et de belles couleurs.  C’était déjà très intéressant de pouvoir l’employer.

Par contre, mon père possédait un superbe Canon argentique, très ancien, avec tous ses objectifs impeccables.  J’étais fasciné par son design, son étui en cuir très bien fait.  Je ne l’ai jamais utilisé mais je le prenais souvent en main.

Peu à peu, j’ai appris des choses avec des amis et mon intérêt pour la photo a grandi.  L’Italie – où j’ai vécu pour mes études – fut une période très enrichissante dans beaucoup de domaines, entre autre, la sensibilité à l’image.

Il y a 2 ans, je travaillais encore au Parlement Européen.  J’ai demandé un conseil à 2 collègues, sensibles à la photo, car je cherchais un appareil argentique.  L’un d’eux me dit : « Si tu trouves quelque chose d’intéressant, dis-le moi, je te conseillerai ».  Un jour, nous prenions un café.  Il avait un paquet en main, il le posa sur la table et me dit : « C’est pour toi Mohammed ! ». Je ne comprenais pas.  En ouvrant le paquet, j’ai découvert un splendide appareil Canon Ftb des années 70 qui marchait à la perfection, une pièce de sa collection! Je ne savais que dire.  Devais-je donner mon opinion ???« Non– dit-il –c’est pour toi ! ».  Je suis resté sans voix !  A partir de ce moment, ma vie a un peu changé.Je dois avouer que j’avais peur de l’utiliser.  Je ne savais pas quoi faire.  La technique de l’argentique est totalement différente du numérique !J’ai pris mon courage à deux mains et je me suis lancé.  Depuis lors, mon regard photographique a changé.

Quand j’ai cet appareil en main, je me sens déjà professionnel, je le sens, je le sais !

Je n’ai pas fait d’école d’art ni de photo.  C’était mon point faible.  Je me demandais comment faire face à des étudiants en photo ?  « Je n’aurai même pas le courage de leur parler ! » pensais-je !

Alors, j’ai retourné la situation en défi ! J’ai donc appris seul : des cours on line, suivre des amis photographes en balade ou dans leur studio.  Ils m’ont expliqué comment cela marche. Ainsi, un film après l’autre, j’ai appris et trouvé ce qui me convient, pour un portrait ou autre chose.

Mon « regard » s’élargit.  Je l’ai remarqué aussi avec ce Yashica, avec négatif moyen format.  C’est une autre école, une autre expression photo qui grandit en moi !.  Avec le premier appareil, j’ai réalisé ma première expo à « La fin de siècle ».

Depuis 2 ans, j’étudie le dessin dans un atelier avec un enseignant qui devenu un ami. Je découvre un autre monde.  Ce que j’apprends dans un domaine enrichit l’autre, comme la relation entre l’ombre et la lumière.

Au départ, ton parcours professionnel n’a rien à voir avec la photo ?

Effectivement.  Je me suis licencié en physique à Naplouse (Palestine).  J’ai été enseignant.  Ensuite, j’ai fait diverses choses, du volontariat, …Je me suis qualifié dans le domaine des rapports internationaux, ce qui m’a permis de travailler dans divers bureaux et mon intérêt pour étudier les relations internationales a grandi.  La chose n’était pas simple.  Après 2 ans, j’ai décroché une bourse d’étude pour un Master à l’Université Catholique de Milan.  Un autre changement dans ma vie !  Ensuite, un Master de politique européenne à Parme.  C’est ce qui m’a amené à Bruxelles où j’ai travaillé pour les Institutions européennes à différents postes.  Pour des raisons de nationalité, les contrats sont temporaires, limités à 6 mois.  Entretemps, la photo m’a ouvert de nouveaux horizons.

Ces expériences variées ont « ouvert » ton regard sur les choses ?

Je suis chaque fois plus sensible aux reflets que j’essaie de capter dans mes photos.  Parfois je m’arrête.  Les gens me regardent : « Qu’est-ce qui lui arrive ? ».  Je vois un très beau tableau dans la vitre d’un restaurant ou un café : le reflet de l’extérieur qui se mêle à l’image de l’intérieur !  Nous passons tous les jours devant ces vitrines mais sans rien remarquer.  J’essaye de montrer et de faire comprendre cela à travers mes photos.  La beauté est autour de nous : nous devons seulement regarder.  Je ne voudrais pas servir un discours utopiste car la vie n’est pas simple.  Elle est truffée de difficultés dont je souffre aussi.  Mais j’essaie d’ouvrir un peu les yeux.

Mon séjour en Italie a été très important.  Il a éveillé un tas d’émotions, il m’a fait découvrir beaucoup de chose en moi : ce qui me plaît ou non, ce que je préfère.  J’ai aussi eu la chance d’avoir quelques amis véritables qui m’ont aidé à « voir » des émotions très variées, de l’amitié à l’amour, la fascination pour une personne ou un lieu.  Tous ces sentiments sont bien entendu venus avec moi en Belgique !

Quand je suis rentré à la maison, ma famille a été la première à remarquer le changement.  Parfois j’essaie d’expliquer.  Certaines choses peuvent se comprendre, d’autres pas.  Beaucoup d’amis restés au pays n’ont pas changé de contexte de vie.  Ce n’est pas facile pour eux de saisir ce que j’explique.

La Belgique : un choix ou le hasard ?

Un choix !  Pendant un temps, j’ai fait des allers-retours entre ici, la Palestine et l’Italie pour des raisons de travail et autre.  J’ai également travaillé à Jérusalem pour la Commission Européenne.  Ensuite je suis venu ici avec des contrats temporaires.  Ainsi, je suis resté lié à Bruxelles.  J’ai d’abord vécu à Saint-Josse près du quartier européen.  Puis je suis resté dans ce quartier-ci, une fois même place Sainte Catherine !

Qu’aimes-tu à Bruxelles ?

Bruxelles a créé un lien que je ne sais pas encore interpréter.  Par exemple, le temps peut être gris et ennuyeux au point de flétrir les pensées les plus belles, et  tout d’un coup, le soleil pointe et tout change : les couleurs, l’expression des gens. Sous le ciel bleu, la ville sourit !  Cela arrive aussi ailleurs, mais ici, il y a quelque chose de différent ! Ces temps-ci, les nuages m’inspirent.  Ces créatures immenses, si légères me fascinent.  C’est peut être le physicien qui parle mais certainement le photographe.  Peu de gens regardent vraiment.  Et c’est là que vient le rôle de l’artiste, peintre ou photographe, poète ou écrivain, capable de fixer les images avec des mots.

D’autre part, je vis un moment difficile pour des raisons administratives.  Je suis toujours un étranger, un numéro dans un « château » administratif un peu kafkaïen : personne n’est intéressé de voir qui est ce numéro, ce qu’il fait, si il a travaillé ici pendant un bon moment.  Cela m’affecte,mais je ne suis pas le seul dans le cas !

Ce sentiment d’« amour-désamour » que je ressens pour la ville est très spécial.

J’aimerais pouvoir retourner en Italie ou j’espère pouvoir faire mon travail de photographe, mais je ne sais pas quand, ni même si ce sera possible.  Bruxelles est une partie importante de mon parcours.

En vivant ici, quelle est ta contribution à l’ensemble ?

Avant tout, une contribution personnelle : être correct envers moi-même et mon entourage, pour vivre bien avec le reste de la société, sans créer de conflits.  J’ai ma culture mais elle s’est élargie avec les cultures des divers pays où j’ai vécu.  J’aime autant partager un peu de ma culture que de m’enrichir des autres.

Ensuite, ma contribution par la photo, l’art en général.  Faire progresser et partager ma passion avec les gens, montrer ce que je fais.  J’aimerais exposer mon travail partout, dans des endroits très différents : galeries, restaurants, grandes ou petites salles.

J’aimerais aussi ne pas perdre l’expérience que j’ai auprès des Institutions européennes et les études faites.  Cependant, je me rends compte que c’est un travail un peu éloigné de la société où je vis.  Alors que la photo a un impact plus direct.

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