Rencontre avec Anne Clicteur

Pourquoi vous avez choisi ce métier ?

J’ai fait des études d’architecture d’intérieur, à Saint Luc à Gand.  Je ne voulais pas faire des études universitaires, être tout le temps dans les livres.  J’ai grandi dans un magasin.  Ma mère vendait de la peinture, du papier peint, des produits de droguerie et mon père était peintre.  Il allait chez les clients.  J’ai toujours travaillé avec elle : petite, je rangeais les étagères, plus tard, je servais les clients.  J’ai toujours aimé la réalité de tous les jours.

Quand j’ai fini mes études, je suis allée à Paris apprendre le français.  J’y ai travaillé dans 2 bureaux d’architecture pendant 6 ans dont 3 au Louvre.   L’architecte qui m’employait réaménageait une aile du musée.  Là, j’ai été en contact avec de belles choses : matériaux, meubles anciens.  Cela m’a donné envie de continuer à travailler avec des choses « existantes » plutôt que d’en inventer  de nouvelles.  Les objets anciens peuvent nous apprendre beaucoup : matériaux,  typologies, couleurs, proportions.  J’avais de nouveau envie de travailler avec les mains, d’avoir les matériaux en main,  plutôt que de passer beaucoup de temps dans la paperasse, les réunions, … Je n’aime pas tout cela !  J’aime le contact et le travail direct avec l’objet et avec le client.  A Paris, j’ai donc suivi un cours privé de restauration de mobilier.

Je vois des meubles,  un immense encadrement sur votre établi, …

La plupart du temps, c’est du travail de restauration du bois.  Du mobilier surtout, mais cela peut aussi être un morceau de sculpture cassé ou un présentoir pour une exposition. Pour les encadrements, il y a la structure elle-même, mais également la dorure.  Je me suis formée à la dorure à la feuille d’or.  On peut aussi parler de réparation, comme recoller un pied qui a lâché. Certains restaurateurs ne veulent pas utiliser le mot mais parfois, ce n’est pas plus compliqué que cela !  D’autre fois, c’est un problème de construction à renforcer et il faut être créatif pour trouver une solution esthétique.  Ensuite,  il y a la finition : couleur, cire, vernis, poli à l’ancienne…  Il faut trouver l’aspect conforme à la partie existante. J’adore faire cela : chercher la bonne couleur, matière, texture, brillance !

Je vous ai vue restaurer un encadrement.  Le travail semblait parfait alors que pour vous ce n’était pas encore au point ! 

C’est dans le « finishing touch », les derniers détails, que le plaisir est total !  Cela se passe entre l’objet et moi !  La base doit y être mais pour moi, tout est dans le détail. 

Un jour, je parlais avec un garçon qui est dans la rénovation de façades en stuc.  Les maisons sont souvent très hautes.  Le client ne va jamais voir s’il y a un défaut près des corniches à 18 m du sol !   Pour moi çà doit être bon là-haut aussi ! disait-il.  Pour moi c’est pareil.  Si le client n’a pas les moyens de voir la différence,  quelqu’un d’autre le verra peut-être : son voisin, un membre de la famille.  Et je crois que c’est ma publicité.  Je ne fais pas exprès (grand éclat de rire !) !

Pourquoi votre atelier s’appelle « Le cabinet » ?

Un cabinet c’est plusieurs choses : un meuble, un espace, ou encore un groupe de personnes.  Il y a aussi un côté un peu « médical ». Ici on vient avec un « malade ».  Il faut faire de la chirurgie esthétique ou une vraie opération, donner des soins.  Il y a également le cabinet des curiosités, comme  les cabinets anversois anciens dans lesquels on collectionnait les objets précieux ramenés de voyage.   On étalait ainsi ses richesses quand on invitait des gens, fiers de ce que l’on avait !  Pronkmeubel  en néerlandais.  

Je voulais un lieu où on peut à la fois travailler et montrer, un « workshop ».  C’est une idée ancienne. Mon grand-père menuisier parlait de son  « werkwinkel » il y a certainement 80 ans !  A l’époque tout le monde disait cela !  Pour moi, il y a une énorme dynamique entre le côté « travailler » et « montrer ».  J’aime qu’on me voit travailler.  Pas devant la vitrine, mais pour que l’on sache que la pièce ne vient pas tout d’un coup de derrière un rideau, sans savoir qui l’a restaurée.  Je trouve cela très important.

Pourquoi avoir choisi ce quartier ?

Je suis grandi à Ettelgem, à 12 km d’Ostende où je suis née et où j’ai fait mes humanités. Après 4 ans à Gand et 6 à Paris, je suis venue à Bruxelles pour 3 mois, à Schaerbeek, en 1994.  J’ai tout de suite senti que je voulais rester plus longtemps !  A Paris, j’étais entourée de personnes de toutes sortes de nationalités et j’ai retrouvé cela à Bruxelles.   Autre chose très importante, quand je suis arrivée à Bruxelles, j’ai rencontré mon mari dans le quartier, au Beursschouwburg.  Nous avons loué un appartement au Quai au Foin et après au bd d’Ypres.  Après 15 ans à Laeken, nous sommes maintenant revenus en ville car tous les deux nous aimons la mixité.  Ce que j’aime dans ce quartier c’est qu’on y habite, on y sort, on y travaille, il ya des touristes, des jeunes, des écoles, des personnes âgées, …   Ceci est important pour mon travail aussi.  Je n’ai pas envie de travailler pour une élite.  J’aime le mélange et j’apprends de tous, de toutes les origines, …  

Votre regard sur le quartier depuis que vous y êtes ?

Les choses s’améliorent, et cela se voit.  Déjà rien qu’ici devant nous, il y a 3 chantiers de rénovation de maisons.  Cela bouge, les réactions sont positives.  Mais c’est toujours à soi-même de faire l’effort et d’essayer d’être bien avec ce que l’on fait.  Certains disent qu’il n’y a pas assez d’événements dans la rue.  Il faut bouger un peu soi-même !

Qu’est-ce que vous aimeriez apporter au quartier ?

Je dirais un service, comme un cordonnier : certaines chaussures sont moins belles ou moins bien faites, c’est à moi d’expliquer au client quoi faire et pourquoi, trouver un compromis entre 2 solutions !  D’autre part, je n’habite pas dans la rue et donc  je ne connais pas les nuisances de bruit la nuit par exemple.  Un jour, j’ai mis un petit pot de fleurs pour le planter le lendemain… mais le lendemain matin, il était parti !  J’avais également planté une vigne contre la façade.  Elle est restée 5 jours.   Maintenant la ville a posé une grille et une voisine m’a apporté un houblon et un chèvrefeuille ! Il faut rester vigilant, être curieux sans être naïf ! Je peux ainsi apporter un esprit positif. 

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ?

Je pense pouvoir dire « l’équilibre ».  On ne peut pas toujours être belle ou être dans le bon.  Il faut tout mettre dans la balance  et être curieux tous les jours.  Ne pas trop attendre, et quand on le peut, profiter de ce qui se présente.  J’ai la chance de travailler seule et je peux me permettre de travailler à l’aise, de décider au fur et à mesure ce que je fais.  Quand je travaille et que je suis bloquée, je prends un autre objet, de manière naturelle.  J’aime aller voir des expositions car ainsi je peux profiter de tout ! Des caractéristiques et des idées des autres, de la richesse de ce que la vie nous donne.

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