Les Halles Centrales 1874-1957

A l’heure où nous écrivons ces lignes, d’énormes engins s’attaquent à la structure du Parking 58. Le paquebot de verre et de béton s’effondre peu à peu sur ses bases, laissant au sol des milliers de tonnes de gravats et de structures métalliques qui se tordent vers le ciel. 

L’espace se libère. Une nouvelle perspective s’ouvre peu à peu entre des façades d’immeubles qu’on a l’impression de découvrir. Bientôt, le nouveau centre administratif de la ville remplacera ce qui fut pourtant, à sa construction, une vision avant-gardiste de la ville moderne, ouverte à la circulation automobile toute puissante. 

Profitons de cet espace qui s’offre à nous pour quelques mois. Nous sommes, rappelons-le, à l’emplacement exact du premier port de Bruxelles sur la Senne, avant la construction des canaux, au 16èmesiècle. Laissons vagabonder notre imagination : les bateaux qui se balancent au gré du vent dans le grincement de leur gréement, les cris des mariniers, la foule qui se presse vers les étals de poissons, les marchandises qu’on charge et décharge,… Difficile, dans notre ville trépidante, de cerner ce qui y fut la vie d’antan. Les vagues de l’oubli ont tôt fait de laver les plages du passé. Qui se souvient encore, aujourd’hui, de ce qu’il y avait à cet endroit avant la construction du parking 58 ? 

Le déménagement du port laissa la place au « Vismet », le marché aux poissons. Dans sa première version, le marché se composait d’une enceinte carrée à ciel ouvert assez rudimentaire, à l’intérieur de laquelle les échoppes étaient réparties contre les murs, une fontaine siégeant au centre de la place. En 1825, il fut remplacé par un nouveau marché, plus grand et plus fonctionnel, étalé en demi-cercle face à la Senne. Entre celle-ci et les étals, sur une large place, la ville érigea un bâtiment, la Minque, qui faisait office de criée aux poissons. Construit d’après les plans de Nicolas Roget, l’architecte de la Ville de Bruxelles, ce marché était considéré comme l’un des plus beaux du royaume. Très vite, il commencera à se diversifier et on y trouvera à acheter du gibier et des volailles en plus des poissons, grâce à l’ajout d’un petit complexe sur la parcelle adjacente. En 1870, lors du voûtement de la Senne, le marché déménagea près de la place Ste Catherine, entre le Quai aux Briques et le Quai au Bois à Brûler. 

C’est alors, dans la foulée des grands travaux, qu’un projet ambitieux voit le jour, celui de regrouper sur cet espace libéré l’ensemble des marchés dispersés dans la capitale. L’architecte L. Suys réalisa deux grands bâtiments de 5.000 mètres carrés chacun, séparés par une allée couverte de 12 mètres de large. La charpente de fer se voit agrémentée de nombreux ornements en fonte évoquant les denrées proposées sur les étals. Hélas, la concurrence des grands magasins va nuire au développement du projet, à tel point que le Collège des Bourgmestre et échevins va décider de la reconversion du pavillon nord en espace de divertissement, en 1893. Ainsi, celui-ci est transformé en patinoire en hiver, dénommée Pôle Nord, et en lieu de spectacles dès le retour du printemps, le Palais d’Eté. Le programme de ce dernier est très varié et propose tant des concerts que des bals et des combats de boxe. Victime d’un incendie en 1894, le bâtiment est réaménagé par l’architecte A. Chambon. Dans l’entre deux guerres, la patinoire est remplacée par un espace théâtral permanent. Après le second armistice, l’espace perd sa vocation culturelle pour se transformer en cynodrome jusqu’en 1953. L’ensemble sera définitivement détruit lors de la construction du parking en 1957. 

Oui, laissons-nous porter au rêve devant cette vaste esplanade qui se dégage ; que de desseins, d’entreprises, de réalisations, de créativité se sont succédés ici. Le magnifique projet de cité administrative que la ville ambitionne d’y construire s’inscrit bien dans la perspective d’une ville vivante et humaine mais l’Histoire, nous l’avons vu, nous invite à prendre en compte l’éphémère, en toute humilité.

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