La fontaine Anspach

Majestueuse, elle affiche fièrement sa verticalité dans la perspective du grand bassin. Si bien campée sur son socle de pierre bleue, elle semble veiller depuis toujours sur le miroir d’eau qu’elle trouble de ses déversoirs aux gueules monstrueuses. 

Et pourtant… Ce magnifique monument, devenu symbole de notre quartier, n’y trône que depuis 1981. Ah ? Et d’où vient-il alors ? Pas de bien loin, son histoire remonte à l’époque du voûtement de la Senne (1867-1871). Dans son entreprise d’assainissement et de modernisation de la ville, Jules Anspach, bourgmestre de la Ville de Bruxelles de 1863 à 1879, fait percer trois grands boulevards : celui du Centre, celui de la Senne et celui du Nord, respectivement rebaptisés plus tard boulevard Anspach, boulevard Emile Jacqmain et boulevard Adolphe Max. A l’angle de ces deux derniers fut construit l’Hôtel Continental dont la toiture d’origine, plus haute et de forme pyramidale, était chapeautée par une superbe « Statue de la Liberté » en cuivre de L. Samain. Un violent incendie, en 1901, va définitivement raboter ce somptueux couvre-chef. Coca-Cola remplacera plus tard l’emblème de la Liberté… A l’époque, le centre de la place de Brouckère était occupé par l’église baroque de l’ancien couvent des Augustin. Transformée en temple protestant sous la domination des Pays-Bas, désacralisée en 1842, elle servit de salle de concert et de théâtre pour finir sa carrière en triste bureau de poste. En séance du conseil communal du 3 janvier 1871, le bourgmestre Jules Anspach déclare:
« Je n’ai pas perdu espoir de voir disparaître le Temple des Augustins. Si nous réussissons à faire abattre cette masure informe, il sera très important pour nous d’avoir une construction monumentale sur laquelle s’arrêtera le regard, à la bifurcation des deux boulevards »

Ce qui fut fait. La façade du temple fut fort heureusement préservée et replacée à l’église de la Sainte Trinité alors en construction à Ixelles, au bout de la rue du Bailli. Les monuments de Bruxelles n’ont pas fini de jouer à la chaise musicale…

Jules Anspach ne verra jamais la fontaine dont il rêvait. Epuisé par un travail acharné, il décède le 18 mai 1879. Il avait à peine 50 ans. Le monument (architecte E. Janlet) lui fera honneur. De l’obélisque en granit de Suède s’élance un Saint Michel terrassant le dragon (sculpteur Pierre Braecke). Quatre écussons représentent les serments des escrimeurs, des arbalétriers, des archers et des arquebusiers, défenseurs de la ville. Le médaillon de Jules Anspach (sculpteur Paul De Vigne) est surmonté d’un coq qui symbolise la vigilance. Allégorie de la magistrature communale, une femme assise (sculpteur Julien Dillens) tend un gouvernail de la main droite et, de la gauche, serre un serpent, symbole de prudence. Le hibou sur sa tête évoque la connaissance. La balance de justice est déposée à ses pieds. Une nymphe sous une arche (Paul De Vigne) illustre le voûtement de la Senne. Une palette et un compas figurent les Arts, un collier de perles, la richesse de la ville. Des animaux fantastiques décorent le tout. 

La Fontaine Anspach sera l’épicentre de la place de Brouckère de 1895 à 1973, année où les travaux du métro vont exiger son démantèlement. Elle sera remontée à son emplacement actuel lors de la rénovation des quais en 1981, amputée de son socle et de sa vasque d’origine. Faut-il regretter qu’elle ne retourne pas à son lieu initial ? Elle est si bien mise en valeur au bout du grand bassin ! Et la place de Brouckère, orpheline de son monument ? On pourrait la consoler : il existe, presque oubliée à Laeken, face au stade Roi Baudouin, une « Fontaine De Brouckère » érigée à l’origine Porte de Namur et démontée en 1955. Pourquoi ne pas la ramener sur sa place homonyme ? Chaises musicales ? Qui a dit cela, déjà ? 

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