Henri Mees (1758-1820)

Lors d’un article précédent traitant des rues de notre quartier, j’ai brièvement évoqué le nom de Henri Mees. J’ai été touché par le destin extraordinaire de cet homme, de naissance très modeste et appelé aux honneurs de la plus grande célébrité. Son histoire, malheureusement, a totalement sombré dans l’oubli et il m’a fallu de longues recherches pour en retrouver la trace. Il mérite amplement le modeste retour à la lumière que lui offre cet article.

C’est dans la petite rue du Chien Marin, sous le règne de Marie-Thérèse, que naquit celui que tout le monde appelait Heintje Mees. Son père était ouvrier charpentier et sa mère faisait commerce de petites dentelles. Sans sabots ni souliers jusqu’à l’âge de douze ans, le gamin vivait de la charité publique. Comme il était poli et serviable, les doyens des poissonniers le nommèrent tambour du marché. 

Lorsque du poisson avarié parvenait sur les étals, son rôle consistait à rouler du tambour de par le marché, accompagné d’un autre malheureux qui, portant une raie piquée en haut d’une perche, dénonçait l’état du poisson. Le tambour fut donc son premier instrument mais la nature l’avait surtout doté d’une voix magnifique qui bouleversa le cours de sa vie. 

Heintje avait pris l’habitude de donner un coup de main à la troupe du théâtre de la Fleur de Lys pour les changements de décors. Sa belle voix y fut rapidement remarquée et son goût de la scène le poussa à demander à la troupe de lui apprendre à lire, à écrire et à jouer la comédie, ce qui lui fut accordé, pour le plus grand plaisir des Bruxellois dont il fut rapidement très aimé. 

Il était modeste, affable et on disait de lui qu’il était le plus bel homme de Bruxelles. Monsieur Ignace Vitsthumb, directeur de la troupe, loua un terrain sur une blanchisserie (sur le site actuel de la Place des Martyrs) et y fit monter une grande baraque. Ce théâtre était communément appelé la Compagnie de Heintje Mees. Elle se produisait trois fois par semaine en Français et deux fois en Flamand. Lorsqu’après la bataille de Valmy, sous Louis XVI, Dumouriez s’empare de la Belgique, Ignace Vitzthumb devient directeur du Théâtre de la Monnaie, et Henri Mees s’y produit régulièrement. Il épouse alors la fille de Vitzthumb, Marie-Françoise-Ghislaine. 

La révolution brabançonne de 1789 entraîna l’exil de la troupe du théâtre de la Monnaie à Hambourg. Le couple d’artistes, remarqués par le tsar Alexandre, fut alors appelé à la Cour de Russie où ils jouirent longtemps des faveurs du tsar. A l’âge de la retraite, Henri obtint du tsar l’autorisation de se retirer à Varsovie où il fut nommé directeur de l’Opéra. Il s’y éteignit le 31 janvier 1820. Son caractère était à l’égal de son talent et ses funérailles en furent la meilleure preuve : la ville entière y assista, la foule était impressionnante et le Grand Duc Constantin lui-même, pourtant avare de ses apparitions en public, tint à rendre les honneurs au brave homme qu’il était, selon ses propres termes. 

Marie-Françoise Ghislaine ne lui survécut que d’un an. Leur fils Joseph-Henri, né en 1777 et dont Vitzthumb avait fait l’éducation musicale, fut un violoniste et un chef d’orchestre précoce, un compositeur et un pédagogue remarquable. Il eut, comme son père, une carrière internationale et prestigieuse. Bien plus tard, lors d’un passage en Russie, il eut l’occasion de voir que le souvenir de son père y était resté bien vivant puisque le tsar Nicolas lui parla en ces termes : « Vous êtes le fils ce bon Mees que nous avons tant aimé à Pétersbourg. Restez donc avec nous si vous n’avez pas peur du froid ».

Tel fut le fabuleux destin de Heintje Mees, ce ketje de Bruxelles qui courait pieds nus, frappant son tambour, marché aux poissons. Ne l’oublions pas car il est, pour toujours, un véritable héros de notre quartier. Comme le lotus, il est né de la boue pour s’épanouir en pleine lumière, avec la gentillesse et l’humilité des vrais grands hommes.

Sources :

  • « Le Guide Musical », revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger, N°34, du 18 octobre 1855.
  • « Précis de l’histoire des Chambres de rhétorique et des Sociétés dramatiques belges », de T. Laurent Henri Popeliers, Editions Wouters 1844.
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