Rencontre avec le restaurant de la Bourse

Bonjour Adel !  Tout ce que je connais de vous, c’est : Adel et « Le restaurant de la Bourse ».

Et si nous  faisions plus ample connaissance !

Je suis d’origine tunisienne.  Je suis arrivé à Bruxelles dans les années 70.  Mon père travaillait au « Restaurant de la Bourse »  à la Bourse même.   Il s’est présenté un jour, avec son petit sac et il a demandé s’il pouvait travailler ?  Il a été pris et il n’a plus bougé de là !

A l’âge de 13 ans, j’ai commencé à apprendre le métier avec lui après l’école, ce qui lui tenait à cœur.  Ensuite, j’ai continué à travailler avec lui.  Il a eu des moments « bas », d’autres plus hauts.  C’est ainsi qu’il a fait son chemin dans ce restaurant.

Malheureusement, dans les années 80, il y a eu de grosses spéculations à Bruxelles.  L’immeuble où se trouvait le restaurant a été racheté.  Il y a eu projet sur projet pour le réaménagement.  Nous avons dû nous battre pour rester sur place.  Mais au bout du compte, nous avons quand même dû quitter les lieux.

La situation n’a pas été simple à ce moment-là ?

Nous étions restés 2 commerçants dans l’îlot qui est devenu aujourd’hui l’ensemble de l’hôtel Marriott.  Michel, le coiffeur, qui est maintenant installé sur le coin de la rue Van Artevelde et moi.Nous avons essayé de tenir le plus longtemps possible.  Des Comités de quartiers nous ont rejoints et soutenus, Beurschouburg, Pied de biche, BRAL, Inter Environnement, et aussi les habitants du quartier, etc.

Nous voulions éviter que ce bâtiment ne soit démoli car le  premier projet, c’était la démolition complète pour reconstruire 360 chambres d’hôtels et 60 flathotel !  Heureusement que tous les acteurs et  la Ville ont tenu bon !

Vous avez fait de la résistance pendant combien d’années ?

Une bonne dizaine d’années  pendant lesquelles nous sommes vraiment restés ensemble, avec des actions chaque année, le 12 janvier, date anniversaire de la première action.

A l’époque ce n’était pas seulement l’îlot de la Bourse qui était en danger.  Beaucoup d’îlots ont abandonnés car les habitants ont été chassés par une spéculation immobilière féroce en laissant les immeubles abandonnés pour pouvoir les détruire et reconstruire. Et Bruxelles s’est  vraiment « désertifiée ».  Il a fallu un bout de temps avant que des projets reprennent vie.

En ce qui me concerne, c’est le groupe City Hôtel qui a repris le projet, mais en maintenant les façades.  Ces gens nous entendus.  Ils ont sauvés les belles façades.  Ils ont remis des appartements dans le projet de réaménagement – une soixantaine – avec des commerces tout autour de l’îlot, et évidemment le Marriott qui a remplacé l’ancien Hôtel Central.  (…)

Quand on prend du recul et qu’on regarde l’hôtel aujourd’hui, c’est magnifique !  Vous vous rendez-compte : détruire un tel immeuble, avec les appartements et les petits commerces !!!  C’est formidable de l’avoir sauvé !

Heureusement que vous étiez là !!Vous avez ouvert le chemin !  Vous êtes une sorte de « chevalier éclaireur » !

Un jour, un journal a dit que nous étions Astérix et Obélix, Michel le coiffeur et moi !  Nous étions les derniers à résister dans le petit « village » !  Et Michel s’est aussi fort investi dans cette résistance !  On s’est battu avec nos avocats qui étaient aussi des gens formidables.  Ils étaient plus des amis que des avocats.  Ils se sont vraiment battus avec nous.  Des gens qui ont aussi l’amour de Bruxelles, du patrimoine bruxellois et des gens !

Vous êtes vraiment un amoureux du patrimoine bruxellois !  Et un fervent défenseur !

Pour moi, Bruxelles, c’est ma vie !  Autant je suis content de partir deux ou trois semaines pour me reposer un peu en Tunisie autant je suis content de revenir pour retrouver ma vie quotidienne !

La rue de Flandres, c’est pour moi mon petit village !

Heureusement qu’il y a eu un Tunisien pour défendre le patrimoine bruxellois !

Je suis « moitié moitié » : je me sens Tunisien ET Belge !  Je me sens « être humain » !  Tunisien, Belge ou Français, ce qui compte, c’est vivre ensemble !  L’amour de l’autre, comprendre l’autre, parler avec l’autre, c’est une richesse !  Plus de haine, plus de différences.  J’ai découvert cela depuis quelques années.  Je me suis dit : « Non d’une tarte ! On est bien.  On a la chance extraordinaire de vivre ici.  La vie est belle ! ».

Elle est belle ou bien on peut la rendre belle ?

Elle est belle et on peut la rendre encore plus belle !  C’est simple : un bonjour, s’intéresser à l’autre.  Le mercredi, quand le restaurant est fermé, je mets ma petite table dehors, je prends mon petit café, je parle avec les gens.  C’est ça la richesse.  Bien sûr on doit vivre, on doit gagner sa vie.  Mais il n’y a pas que cela.  La petite richesse, c’est de pouvoir s’assoir, d’accueillir les gens, là simplement dehors.  On n’a pas besoin de plus.  Et quand je veux aller en ville, je vais … place Sainte Catherine !!  (dit-il avec un grand éclat de rire !).  Je fais mon tour jusqu’à la Bourse.  J’ai mon petit village et ma ville juste à côté. (…)  J’aime tout.  Mon quartier est magnifique !  Les gens, les maisons, le bruit ambiant, les gens qui sont heureux, qui discutent ensemble, avocats, médecins, ouvriers,  quelle que soit la couleur de peau, la croyance ou autre chose : on se retrouve tous, entre « êtres humains »

Vous me faites pensez à un merveilleux philosophe que j’aime beaucoup, qui s’appelle Socrate et qui se considérait « Citoyen du monde » !

Oui, voilà, c’est ça ! Citoyen du monde !  Ça n’a pas d’importance d’où tu viens.  Quand tu te coupes, c’est du sang qui coule ! Pour tout le monde !  Quand ça fait mail, on a tous mal pareil.

(…) Je crois qu’on ne se rend pas compte : il faudrait perdre ce que l’on a pour se rendre compte.  A Bruxelles, on a vraiment beaucoup de chance !  Pour moi, c’est un exemple pour beaucoup de pays : une ville où on peut vivre ensemble. (…)

Pour conclure Adel, qu’aimeriez-vous voir de mieux dans votre quartier ?

Ecoutez : moi je ne vois que du bien.  Je souhaite que tout continue comme ça !  Tout se passe bien.  Il y a bien sûr des petits trucs qui ne vont pas.  Mais on les règles par la discussion.  Tout le monde s’écoute et on essaye de trouver des solutions ensemble et on trouve toujours.  Parfois ça ne convient pas à tout le monde, mais c’est ça aussi vivre ensemble : accepter sans se rendre malade !  Il faut se lever et sourire.  La vie est beaucoup trop courte pour s’en faire !  Il faut vivre la vie « sport », ouvrir son cœur.  Une fois qu’on a eu le déclic, tu comprends.  Quand tu dis toujours « Moi Moi » ça ne va pas !  Il faut regarder l’autre, quel qu’il soit.  Avoir l’amour de l’autre !  Tout le monde a le droit de vivre ! Alors tout va bien !  On n’a pas besoin de plus.Ici, avant d’être un restaurant, c’était mon salon !  Je suis ici chez moi et je reçois mes amis chez moi !

Et pour conclure, un merveilleux éclat de rire, chaleureux et très humain !

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