Rencontre avec le Laboureur

Un petit bout de femme énergique, avec son franc parler, ses expressions bien à elle, et un cœur grand comme çà !  Elle nous reçoit dans son café, Le laboureur,  son domaine, un lieu qui a gardé tout son charme bien bruxellois, un parfum d’antan, une sorte d’anachronisme charmant dans un quartier branché en pleine expansion.

Note de la Rédaction: Cette chère Thérèse nous a quitté.  Mais pas tout à fait, car nous pouvons la réentendre par le truchement de cette rencontre!

 Bonjour Madame …

… Marie Thérèse Dorothée Françoise Vernieuwe  mais tout le monde m’appelle Thérèse !

 Et pourquoi ça?

Parce qu’en 53, j’ai connu les para-commandos et ils ont trouvé Marie-Thérèse trop long.

 Et avec un petit sourire en coin elle ajoute :

Marie à Bruxelles, c’est un peu, drôle on dit ça Mieke, met een dikke miete*, et ainsi de suite, je ne vais pas faire tout un détail, comme j’étais très gênée en ce temps-là, j’ai dit : « Dites Thérèse » et depuis lors,  je m’appelle Thérèse. Tout court.

 Eh bien Thérèse, je suis ravie de faire votre connaissance.

Konijnesaus qu’on dit à Bruxelles !

 Comment ???

Konijnesaus ça veut dire sauce de lapin. Mais konijnesaus, c’est faire connaissance. Connaissance dit à la bruxelloise c’est konijnesaus ! Oui, j’en ai comme çà quelques unes dans ma poche !

J’étais en train de chercher où j’avais mis votre ticket avec votre numéro…

 Je vous ai apporté toute la série des « Carillon de Sainte Catherine » avec les interviews de Mrs Withofs et Bontinckx, spécial d’été avec des rues insolites du quartier et 1° n°du lancement du journal.  Aujourd’hui, j’aimerais que vous nous parliez du Laboureur.  C’est une institution dans le quartier.  

Depuis quand existe-t-il ?

Depuis 1927.

Racontez-nous un peu petit peu son histoire.

Je connais les patrons depuis 48 ans. J’en ai connu un, son père tenait café à la rue Haute à côté du cinéma Carly.  Je ne connais plus le nom exact du café même, mais il était très connu. Moi je tenais café au Marché aux Porcs. C’était en 65. Bébé venait de naître, il avait 6 mois.

 Ce grand bébé-là (en nous désignant son fils) ?

C’est ma faute si on l’appelle Bébé.  Il y a une quinzaine d’années, je tenais café en face et je devais nettoyer la rampe.  Alors je l’ai mis au comte de Flandre. Vous savez quand je nettoie, je nettoie beaucoup et tout en une fois.  Quand j’ai fini, j’ai demandé à la dame du Pays de Liège : « T’as pas trouvé mon fils ? ». « Lequel ? », elle me dit !  Eh oui ! j’en ai trois !  Et moi au lieu de dire « mon plus jeune » ou « Christian », j’ai dit mon « bébé ». Mais le bébé a légèrement commencé à manger et voyez la corpulence qu’il a ! Tout le monde l’appelle Bébé. C’est vrai. Ça lui est resté. Personne ne dit Christian. Personne. Quand on dit Bébé, tout le monde sait de qui on parle !

 Et vous Thérèse, qui êtes-vous ?

Si vous parlez de Thérèse dans toute la ville de Bruxelles, je suis connue partout. Je ne sais pas mettre ma tête quelque part : je tombe sur quelqu’un qui me connait ! Et il m’embrasse ici.  Je suis très étonnée.  Je suis très large d’idées vous savez et je ne vois de mal nulle part.  Mais quand je vois du mal alors… c’est pas pareil.  Après presque 52 ans de bistro, je sens quand ça ne va pas… Ici, c’est un café avec 3 portes.

  Avec trois portes ?

Oui, c’est une entrée avec 3 portes : celle pour les bons, celle de ceux qui pourraient le devenir et celle de ceux que je mets directement dehors. A la nouvelle année, j’en ai mis 6 dehors et j’ai mieux travaillé parce que j’ai mis les mauvais dehors.

 Pour vous, les mauvais, qu’est-ce qu’ils font ?

Les mauvais, ce sont des gens qui demandent pas comme il faudrait !  Moi je suis cool comme on dit aujourd’hui. Je suis de l’ancienne catégorie.  Je ne peux pas dire directement : « Madame, il faut payer votre verre ».  Je ne suis pas comme ça, même si en terrasse je commence à le faire.  Par exemple, j’en ai eu un qui demande 5 verres. Mais Au 5e, je dis : « Tu ne voudrais pas me payer parce que tu en as déjà eu 5 ! ». « Je n’ai pas d’argent » il me dit ! « Eh bien, je préfère que tu me dises je n’ai pas d’argent !  Alors, je vais peut-être te donner  3 verres ».  Je préfère donner que de me faire avoir ! Voilà ! Valise !

 Cela fait combien de temps que vous avez Le Laboureur ?

Depuis le 16 avril 1987.  C’était fermé parce le mari de la patronne était mort. J’ai ouvert et on faisait file pour entrer chez moi. Je fermais quand la coiffeuse ouvrait !  Mais à 10 heures, c’était de nouveau ouvert.  Quand on sait boire, on sait travailler !  Si vous n’allez pas à votre travail, vous n’avez pas de paie. C’est la même chose, vice-versa. Moi je vais à la bonne école.

 Votre établissement fort  est connu dans Bruxelles !

C’est un des meilleurs de Bruxelles.   

 Comment vous définiriez-vous votre café ?

Un endroit où on aime  bien de venir.

 On pourrait dire convivial ?

C’est plus que convivial. Plus que ça. Avant, tous les clients se connaissaient. Maintenant, c’est rare ceux qui se connaissent. Mais moi, j’ai l’approche directe ! Je parle plus vite que mon esprit. Ma langue a été coupée quand j’étais gosse, mon frein plutôt, parce que je ne savais pas parler et pas téter. Mais ils ont coupé trop loin et avec ça, je parle plus vite. Ma mère disait toujours : « Elle ne doit même pas penser ce qu’elle dit, c’est déjà sur le bout de sa langue ! ». C’est vrai. C’est comme ça. Parfois, je dis des bêtises et parfois ces bêtises sont bien, parfois mal.  Mais je suis une enfant très gentille avec tout le monde.  Maintenant c’est lui (en montrant son fils) qui prend ma place, je veux dire en corpulence !!!!

 Vous êtes encore active dans le café?

Je suis encore active.  Le dimanche matin, je suis là. Je ne peux plus faire le soir à cause de mon plus âgé. Il est très strict sur sa mère !  Il faut pas me regarder, pas toucher !  Vous savez, c’est un de l’ancienne école !  Et en plus, je l’élève mon petit-fils déjà depuis 38 ans à la maison !

 Depuis que vous êtes dans le quartier, vous le voyez changer. Pour vous c’est en bien ou en moins bien ?

En bien. Il y a des nouveaux restaurants.  C’est bon pour le commerce !

 Qu’est-ce que vous avez envie de dire aux jeunes du quartier ou aux jeunes en général pour leur avenir ?

Ce qu’il y a maintenant, comme je dis, c’est la 4e génération. C’est pas des jeunes ça ! Il n’y en a pas beaucoup qui aiment travailler. Et puis, on ne sait rien leur apprendre. Ce sont eux qui veulent nous apprendre.

 Que faudrait-il leur apprendre selon vous ?

La politesse en premier lieu, c’est la première des choses.   J’ai toujours été un numéro à l’école mais j’ai toujours été bien vue par mes professeurs même en faisant la folle, en faisant des co…ries. Mais des co..ries gentilles, rien de méchant.  J’étais brave et polie à l’école !

Quand vous mettez 5 enfants au monde et que vous les avez élevés vous-même financièrement,  et tenir des cafés pendant  50 et des années avec une zattecut * de mari, faut du courage !  Mais je dois dire qu’il  il est devenu brave ces dernières années !

J’ai  aussi 15 petits-enfants et j’en ai juste un qui ne voulait pas travailler parce qu’on lui donnait de l’argent.   Mais il a repris du travail lundi.

 Comment voyez-vous l’avenir ?

J’ai eu la chance de venir ici.  Aussi longtemps que je serai là, ça ira.

 Merci Thérèse

Traduction du Brusseleir au français :

  • Mieke, met een dikke miete* : une « nana » avec une poitrine opulente
  • zattecut *ou encore zattecul selon d’autres versions : personnage du théâtre de Toone, légèrement porté sur la bouteille
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