La transmission

Tel un vaisseau de pierre trônant au bout des bassins, l’église qui a donné son nom à notre quartier n’a pas l’ancienneté que son état pourrait laisser supposer, un état qu’accentue le contraste avec sa façade fraîchement rénovée. Ce n’est qu’en 1874 qu’eut lieu sa consécration. Détail amusant, c’est la seule église bâtie dans le pentagone après la chute de l’Ancien Régime. On la doit à Joseph Poelaert, le « skieven architek » du Palais de Justice, et à son élève Wynand Janssens. On la dit d’un style « éclectique », savant « melting pot » de gothique et de baroque. Alors qu’à l’intérieur, la nef en pierre de Gobertange inspire une très belle impression d’élévation, l’extérieur, alourdi de contreforts, donne à l’ensemble une allure trapue et massive, sans grande élégance.

A la jonction de la rue Melsens se dresse un campanile baroque qui procure à ce coin de la place un petit air d’Italie. Classé depuis 1936, il constitue le dernier vestige de l’église précédente, démolie en 1893. Celle-ci, édifiée par étapes entre les XIVème et XVème siècles, avait elle-même remplacé une petite chapelle adossée au premier rempart de la ville, déjà présente dès 1200. A l’entrée de l’église actuelle, des panneaux bien illustrés nous édifient sur son histoire : en octobre 1369, des hosties consacrées sont dérobées dans son tabernacle. Transpercées à coups de couteau, du sang s’en écoule miraculeusement, à la stupéfaction des profanateurs. Ces hosties miraculeuses, baptisées le Très Saint Sacrement de Miracle, seront abritées dans la cathédrale Saint Michel et Gudule et transportées chaque année en procession dans les rues de Bruxelles, jusqu’en 1967.

L’ancienne église Sainte Catherine hébergeait une vierge noire. Depuis le XIe siècle, elle était l’objet d’une importante piété populaire. En 1744, elle fut volée et jetée à la Senne. Quelques jours après ce larcin, des habitants du quartier la virent flotter dans l’eau alors que, sculptée dans la pierre, elle aurait dû couler. En fait, elle reposait sur une masse de tourbe mais les gens y virent un heureux présage et la vénérèrent d’autant plus. Depuis janvier 2015, elle a repris place dans l’église actuelle.

Entre 1874 et 1893, les deux églises ont donc cohabité pendant une vingtaine d’années. Les œuvres précieuses ont été transférées de l’ancienne à la nouvelle: le lavabo, les armoires de sacristie, un monument commémoratif érigé en souvenir du peintre Ferdinand-Marie Delvaux, mort empoisonné en 1815 près de Bologne.

L’ancienne église, après plus de cinq cents ans d’existence, va laisser la place à une centrale électrique destinée à l’éclairage public, alors en plein développement. Entrée en fonction dès 1902, elle a été habilement intégrée dans le tissu urbain. Elle n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’église, avec une travée centrale couronnée de créneaux, un pignon à rampants allégé par des fenêtres de taille décroissante et de solides piliers latéraux qui font penser à des contreforts.

Quant à la nouvelle, la voilà déjà menacée de démolition en 1950 en faveur… d’un parking. En passe d’être désacralisée, elle se voit de devoir fermer ses portes fin 2011, un projet de transformation du bâtiment en marché couvert est même à l’étude. Le 20 septembre 2014, à la suite d’une décision de l’archevêque de Malines-Bruxelles, l’église Sainte Catherine à Bruxelles est rouverte au culte et mise sous la responsabilité de 4 jeunes prêtres de la Fraternité des Saints Apôtres. Ils sont depuis activement impliqués dans le dynamisme de notre quartier et le succès de la bière Ste Kat’ n’en est qu’une illustration.

Espérons que notre vaisseau de pierre, profondément ancré sur l’ancien bassin Sainte Catherine, continue encore longtemps sa veille silencieuse de notre cher quartier.

L

Dans notre dernier article, nous nous sommes intéressés à toutes les constructions qui avaient précédé le Parking 58, aujourd’hui balayé à son tour par le vent de l’histoire (surtout par les bulldozers). Face à la Bourse, je me suis posé la même question : qu’y avait-il auparavant, avant son édification, entre 1869 et 1874 ?

Quelques mots d’histoire :

François d’Assises meurt le 3 octobre 1226. Canonisé en 1228 par le pape Grégoire IX, il aura fondé l’Ordre des frères mineurs, ou Ordre des franciscains, lesquels ont fait vœu de vie pieuse et de pauvreté. Leur exemple d’entraide, de partage et de solidarité avec les plus déshérités va séduire les ducs de Brabant qui vont les soutenir et leur permettre d’implanter un monastère au cœur même de la ville. Le couvent, édifié en 1238 s’étendait de la rue de Tabora à l’ensemble de la place de la Bourse.  C’est d’ailleurs dans son église que le duc Jean 1er se fera inhumer en 1294.

Qu’en restait-il huit siècles plus tard ? Bien peu de choses. Toutes les archives en ont disparu et son souvenir lui-même s’était estompé dans les brumes de l’oubli. Jusqu’en 1988.

Rue de la Bourse, un petit musée à demi enterré nous permet de découvrir le résultat des fouilles entreprises en 1988 par la Société Royale d’Archéologiede Bruxelles, en collaboration avec le Service des Fouilles de l’Université libre de Bruxelles. Les travaux ont permis la mise à jour d’ossements humains, de grands murs et l’identification du chœur de l’église elle-même. À l’extérieur du chœur se trouvent des murs d’époques diverses et qui ont tous connu plusieurs états. La chronologie de ces murs forme une sorte de tranche archéologique et historique d’une durée de plus de 500 ans. L’église, rasée jusqu’au niveau du sol lors des guerres de religion en 1583, fut reconstruite en 1588 sous le règne des archiducs Albert et Isabelle.

Dans le chœur, on ne voit que caveaux funéraires pressés les uns contre les autres. Il ne s’agit  pas de sépultures de moines, mais de hauts personnages.
Au milieu du chœur, devant l’autel, se trouvait le tombeau de Jean Ier, duc de Brabant et de Basse-Lotharingie, mort accidentellement des suites d’une blessure reçue dans un tournoi en Bourgogne le 3 mai 1294.


Un autre personnage qui compte beaucoup dans notre histoire et notre coeur: le comte d’Egmont. Le 6 juin 1568, il fut décapité par ordre du duc d’Albe sur la Grand-Place de Bruxelles. Le soir même, le Grand Serment des Arbalétriers de Bruxelles dont il avait été le Roy, vint en cortège enlever sa dépouille mortelle pour la conduire dans l’église des frères mineurs, où elle fut veillée jusqu’aux funérailles.

Un siècle plus tard, en 1695, les armées de Louis XIV, sur ordre du maréchal de Villeroy, bombardent trois jours durant la ville de Bruxelles. Cet acte barbare, condamné par toutes les cours d’Europe, provoqua des dégâts considérables dont le plus célèbre est sans doute la destruction de la Grand Place. Le couvent est lui aussi gravement touché, ses archives parties en fumée. Le chœur, resté intact, permettra à l’église d’être rendue au culte jusqu’en 1699.

Devenu bien national de la République Française en 1796, le couvent des frères mineurs sera définitivement rasé en 1799 pour laisser la place au marché au beurre qui occupera l’espace jusqu’à l’édification de la Bourse de Bruxelles.

Le musée de site, Bruxella 1238

Le Conseil communal de la Ville de Bruxelles décida la sauvegarde et la mise en valeur des vestiges. Le projet fut conçu par le bureau d’ingénieurs B Group et l’architecte J.-P. Jourdain, en tenant compte de réalisations similaires effectuées dans des pays voisins. 
Le choix muséologique fut de rendre la rue en quelque sorte transparente et de montrer dans le sol le passé aux passants. D’où l’idée d’une verrière établie sur le chœur et selon l’axe ancien de l’édifice. D’où aussi le tracé des murs incrusté dans le pavement de surface.
L’équipement intérieur et l’aménagement muséographique ont été supervisés par la SRAB et exécutés par des spécialistes, avec l’aide du sponsor « Les AP-Assurances » qui est venu associer ses efforts à ceux que la Ville avait déjà consentis. C’est grâce à eux que Bruxella 1238, le premier musée de site de Bruxelles, a vu le jour.

Source : Société Royale d’Archéologie de Bruxelles : www. srab.be